Jacques-Germain Soufflot

Irancy (Yonne), 22 juillet 1713 - Paris, 29 août 1780

Pour maître dans son art, il n’eut que la nature ”, cette devise que Soufflot s’était donnée à ui-même éclaire la    volonté d’indépendance du plus grand architecte français néoclassique. Jacques-Germain Soufflot, né le 22 juillet 1713 à Irancy, près d’Auxerre, avait commencé des études en droit car il aurait dû hériter de la charge de lieutenant au bailliage d’Irancy de son père, avocat au parlement de Bourgogne. À dix-neuf ans, le jeune Soufflot quitta le foyer contre l’avis paternel pour apprendre l’architecture. Soufflot, qui n’était pas né dans un milieu d’architectes, doit beaucoup à sa persévérance et à un réseau de personnages influents qui l’appuyèrent à ses débuts.

Autodidacte habile, sans avoir été vainqueur du grand prix, Soufflot parvint à obtenir l’autorisation du directeur des Bâtiments du roi de rester à Rome jusqu’en 1738, pour étudier à l’Académie de France. Il y consacra l’essentiel de son temps à faire le relevé de la basilique Saint-Pierre et s’intéressa principalement aux églises modernes de Rome.

À son retour, Soufflot tenta sa chance à Lyon, où trois grands chantiers publics lancèrent sa carrière : l’agrandissement de l’Hôtel-Dieu en 1738 (renouant avec la tradition du style français), celui de la Loge du Change en 1747 et la reconstruction du théâtre en 1753.

Soufflot s’intéressait autant aux questions techniques, urbanistiques que stylistiques, jamais dogmatique et toujours prêt à s’adapter à une innovation qui remplissait les besoins de la commande. Soufflot est homme des Lumières : la nature, par l’observation et l’étude raisonnée des meilleures solutions structurelles laissées par les exemples anciens ou plus récents, était bien son guide principal. Conscient de l’importance de la théorie dans la carrière d’un architecte, il conforta sa réputation par des conférences sur l’histoire des styles et des techniques à l’Académie des Beaux-Arts de Lyon puis de Paris, où il est élu en 1749.

En 1749, Soufflot est choisi pour accompagner, dans son voyage d’Italie, le jeune Abel Poisson, M. de Vandières, frère de la marquise de Pompadour et futur marquis de Marigny, afin de le préparer à la direction des Bâtiments du Roi. La responsabilité de Soufflot n’est pas des moindres : il doit former celui qui dirigera les arts français et l’aider à découvrir le “ vrai beau ”. On compte sur Soufflot pour mener à bien cette restauration stylistique en faveur de la grande manière, celle qui caractérise le siècle de Louis XIV, de Colbert et de Perrault, pour abandonner les licences étrangères du style rocaille.

L’autre but du voyage était d’étudier les édifices les plus novateurs d’Italie, notamment les théâtres. Soufflot fit du théâtre de Lyon (1753-1756) le plus moderne de France, en empruntant au théâtre de Turin son isolement et le plan ovale de la salle, tout en perfectionnant les élévations intérieures. Soufflot innova par une superposition de loges ouvertes (les séparations entre les loges étant réduites au minimum), associée à des balcons continus dont l’aplomb était en retrait progressif. Il crée la structure évasée de la “ salle à la française ”, s'élargissant au fur et à mesure qu'elle s'élève et figurant un amphithéâtre, formule heureuse qui rappelait l’Antiquité et ennoblissait les salles.

Lors du voyage d’Italie, Soufflot s’intéressa aux édifices les plus modernes, tout en étudiant les découvertes de Pompéi et d’Herculanum, et fut l’un des premiers à pousser son périple jusqu’à Paestum. Ce voyage officiel amorça le changement de goût tant espéré en France.

La charge de contrôleur du département de Paris, le plus important de la direction des Bâtiments du Roi, lui échoit en 1755 et lui vaut d’être choisi par Marigny pour le chantier de Sainte-Geneviève, devenant un rival du Premier architecte Gabriel.

À Sainte-Geneviève dont le parti fut maintes fois modifié, le chantier l’accapare à partir de 1755. Soufflot s’inscrit dans le mouvement de renouvellement de l’architecture religieuse, cherchant à sortir de la routine des modèles de la Contre-réforme, avec leur recours au mur, au pilastre et à l'arcade. Soufflot avait comme ambition de synthétiser la structure gothique, l'ordonnance grecque - c’est-à-dire à l’antique -, et les couvrements des églises modernes, qu’il avait tant étudiées lors de ses deux séjours romains. Ainsi il choisit des colonnes sous entablement, libérées de leurs arcs, dégageant le vaisseau ; il privilégia une colonnade intérieure unique, selon un plan en croix grecque. En façade, il rompt avec les portails superposés pour adopter un portique de temple et une colonnade extérieure autour de la tour-lanterne. Les dernières années de sa vie furent assombries par la pénible polémique menée par Pierre Patte sur la question de l’impossibilité technique du voûtement. À sa mort en
1780, seules les voûtes de la nef étaient achevées.

Soufflot, doté d’un vrai talent d’organisateur, sut s’entourer de nombreux collaborateurs et correspondants dans les provinces, de dessinateurs et de graveurs, qui lui permirent de diffuser son œuvre.

Réformateur de l’architecture française, Soufflot a été trop souvent réduit au rôle de précurseur du goût grec : s’il a permis un retour aux sources antiques, ce fut avec modération. Il était bien plus un moderne, un homme de synthèse, qui sut mettre en œuvre un néo-classicisme syncrétique et de transition, par la restauration du style du Grand Siècle à la française et par l’assimilation du baroque romain, comme des dernières innovations de l’architecture anglaise : un éclectique avant la lettre.

 

Isabelle Rouge-Ducos archiviste paléographe
docteur en histoire de l’art de l’École pratique des hautes études
conservateur responsable de la Mission pour les archives privées
service interministériel des Archives de France