Publication de Du côté de chez Swann de Marcel Proust

1913

Portrait de Marcel Proust - Huile sur toile de Jacques-Émile Blanche, 1892
Paris, musée d'Orsay
© ADAGP, Paris - RMN-Grand Palais (Musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski
 

Il y a cent ans paraissait Du côté de chez Swann, premier volume d’À la recherche du temps perdu. L’originalité de ce chef-d’œuvre du XXe  siècle a toutefois infligé à son auteur de sérieuses difficultés de publication.  Laquelle eut finalement lieu chez Bernard Grasset, le 14 novembre 1913, à compte d’auteur. Pourquoi cet éditeur ? Ce n’était pas le premier choix de Proust, qui fit d’abord une tentative chez Fasquelle, puis chez Ollendorf et enfin aux Éditions de la NRF, futur Gallimard. Tous refusèrent. André Gide, qui fut le lecteur de Du côté de chez Swann à la NRF, en garda un douloureux souvenir. Il l’exprime dans une lettre à Proust de janvier 1914, soit un an après la parution chez Grasset, lettre devenue célèbre : « Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF – et (j’ai honte d’en être pour beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. »

Chez Ollendorf, la réponse fut insultante : « Cher ami, je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ». Le commentaire porte sur les admirables premières pages de Du côté de chez Swann, préambule d’À la recherche du temps perdu. La déconvenue de Proust fut grande et il s’adressa en fin de compte à Bernard Grasset, jeune éditeur encore peu connu, en lui offrant de payer les frais d’édition et de publicité. Le livre fut accepté et tiré à mille sept cent cinquante exemplaires – ce qui est peu.

Jacques Rivière, secrétaire général de la Nouvelle revue française, dont Gaston Gallimard était le directeur, découvrait Du côté de chez Swann au début de l’année 1914.  Grand admirateur de Proust, il devait publier dans la NRF (la revue) de juin et juillet 1914 de larges extraits du roman. Deux ans plus tard, Proust et Gide se rapprochent et ce dernier offre au premier de publier aux Éditions de la NRF la suite de son œuvre. Une nouvelle édition de Du côté de chez Swann paraît en juin 1919. Proust a fait entre temps entrer la Première Guerre mondiale dans son roman : il a déplacé Combray, la petite ville où le héros d’À la recherche du temps perdu passait ses vacances, des environs de Chartres à ceux de Reims et de Laon, situés sur le front. Proust mourra trois ans plus tard, ayant reçu lors de cette année 1919 le prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, le volume qui suit Du côté de chez Swann dans le grand roman. Les éditions Gallimard assureront la publication de l’ensemble d’À la recherche du temps perdu et de l’œuvre de Proust, qui ne se limite pas à ce roman.

Du côté de chez Swann comporte trois volets, « Combray », « Un amour de Swann » et « Noms de pays : le nom ». Le premier chapitre, « Combray », est un roman d’enfance. Il s’ouvre sur le drame du coucher du jeune héros. Cet épisode prend place dans un monde d’images produites par la lanterne magique, dont les projections précèdent l’endormissement de l’enfant. Elles peuplent sa chambre des « surnaturelles apparitions multicolores » que sont les personnages de la légende de Geneviève de Brabant, ancêtres revendiqués de la lignée des Guermantes, lesquels participent dans Du côté de chez Swann à l’exercice d’une double fonction, thématique et structurelle.

« Combray » est en effet divisé en deux côtés, celui de chez Swann et celui de Guermantes, qui correspondent à deux promenades bien distinctes qu’accomplissent le jeune héros et ses parents. Leur point de départ est la maison de cette tante Léonie où séjournent le narrateur et sa famille. Swann, ami des parents, incarne ainsi le côté auquel il a donné son nom, celui de sa maison devant laquelle passent les promeneurs, le domaine de Tansonville. C’est là que l’enfant, suivant le sentier que bordent les aubépines qui forment la haie du jardin de Charles Swann, aperçoit pour la première fois la fille de celui-ci, Gilberte.

Le côté des Guermantes, où se situe le château de la noble famille auquel on ne parvient jamais car la marche serait trop longue et qui reste donc inaccessible, prend place dans un paysage fluviatile où se développent les premiers rêves d’écrivain qui sont ceux du jeune héros qui les traverse. La présence imaginaire de la mythique duchesse de Guermantes, qui règne sur ces lieux, nourrit la rêverie qu’alimente la promenade.

Le monde d’À la recherche du temps perdu, bien qu’en constante évolution, demeure un monde cohérent, en partie grâce à la trouvaille structurelle des deux côtés, exclusifs l’un de l’autre tant qu’ils se réduisent, et c’est le cas dans Du côté de chez Swann, aux promenades de l’enfance. Elles figurent et constituent déjà les premiers itinéraires mondains – le côté de la bourgeoisie (Swann) et celui de l’aristocratie (Guermantes). Les deux côtés géographiques se rejoindront, près d’un demi-siècle plus tard, pour former une promenade unique, dans Le Temps retrouvé, dernier volume d’À la recherche du temps perdu, en même temps qu’auront fusionné les deux côtés sociaux.

« Combray » est suivi d’un deuxième volet, « Un amour de Swann », qui met en scène ce personnage bien connu du lecteur. À présent Swann, devenu le personnage principal, s’est substitué au narrateur-enfant, qui s’exprimait à la première personne. Cette suite de « Combray » dans l’ordre du récit raconte, dans l’ordre de l’histoire, un épisode antérieur à ce premier chapitre puisqu’il s’est produit avant la naissance de l’enfant de « Combray ». C’est de l’amour de Swann pour Odette de Crécy, nom authentique d’une non moins authentique cocotte (qui fait une brève apparition dans « Combray »), que naît Gilberte, entrevue par le héros-enfant dans le jardin de Tansonville, et qui a à peu près son âge.

Tout au contraire, « Noms de pays : le nom » nous projette dans un après-Combray. Les événements ont toutefois lieu à Paris, résidence habituelle des parents du narrateur. Proust rend sensible l’écoulement du temps : Swann a changé. Il s’est construit une nouvelle position, adaptée aux « humbles ambitions » d’Odette, devenue son épouse. C’est ainsi que, dès Du côté de chez Swann, le passage du temps se manifeste par la transformation des personnages, ce qui restera une constante dans À la recherche du temps perdu. Du côté de chez Swann, qui contient en germe toute une thématique que la suite du grand roman développera, en constitue la brillante et poétique préfiguration.

 

Annick Bouillaguet
professeur émérite de langue et de littérature françaises à l’université de Paris-Est