Paul de Gondi, cardinal de Retz

Montmirail (Marne), le 20 septembre 1613 Paris, le 24 août 1679

Jean-François-Paul de Gondi, cardinal de Retz, a cru avoir rendez-vous avec l’histoire. C’était avec la littérature. Il doit à un seul  livre, inachevé et posthume, la réputation que lui refusa l’action politique : ses Mémoires font du vaincu de la Fronde un de nos meilleurs écrivains.

 

Issu d’Italiens francisés depuis un siècle, cadet d’un couple militant de la réforme catholique, il fut destiné contre son gré à une carrière ecclésiastique qui s’annonçait brillante : le siège épiscopal de Paris « était dans la famille ». Ses dons intellectuels l’y prédisposaient, mais il rêvait de gloire militaire et de « galanterie ». Pour tenter d’y  échapper, il multiplia duels et conquêtes féminines et complota contre Richelieu. Un opuscule à l’éloge d’un conspirateur génois, La Conjuration de Fiesque, lui valut la méfiance du cardinal, qui le taxa de « songe-creux » et de « dangereux esprit ».

 

Après la mort de Louis XIII en 1643, il se résigna à recevoir les ordres et devint coadjuteur de l’archevêque de Paris son oncle, avec future succession. Il comptait accéder aux responsabilités politiques. Mais Anne d’Autriche prit pour ministre Mazarin. Lorsque éclatèrent les troubles en 1648, il tenta sans succès d’imposer sa médiation, puis s’engagea à fond dans la Fronde parlementaire. Pendant le siège de Paris, il orchestra l’agitation populaire. La Fronde des Princes le plaça ensuite en porte-à-faux. Avec l’appui fragile du duc d’Orléans, il mena entre la reine et le prince de Condé un jeu équivoque.

 

Il mit sa plume au service de son ambition brouillonne dans des sermons subversifs et des Pamphlets pleins de verve. Il n’avait pourtant rien d’un révolutionnaire. Il partageait les opinions politiques des magistrats parisiens, nostalgiques d’une monarchie tempérée où les corps intermédiaires auraient équilibré l’autorité royale. Mais, influencé par la morale héroïque tirée de Plutarque, il visait plutôt l’accomplissement personnel. Il goûtait l’action pour elle-même et pour la griserie qu’elle procure. Il rêvait d’être un grand homme, d’imprimer sa marque dans l’Histoire.

 

Le chapeau de cardinal, conquis au début de 1652, ne suffit pas à le préserver de l’arrestation quand revint la paix. Il était en prison à Vincennes lorsque la mort de son oncle, en 1654, le fit archevêque de Paris. Transféré au château de Nantes, il s’en évada, révoqua la démission arrachée sous la contrainte et huit ans durant mena hors de France une vie clandestine, s’efforçant d’administrer son diocèse par vicaires interposés. Mais en 1661, Louis XIV le contraignit à démissionner. Il rentra couvert de dettes. Bien que nommé abbé de Saint-Denis, il choisit de vivre dans sa petite seigneurie lorraine de Commercy, ne s’en échappant que pour quelques missions à Rome – d’où une remarquable Correspondance diplomatique.

 

En 1675, se sentant malade, il demanda à être déchargé du cardinalat et s’installa dans l’abbaye bénédictine de Saint-Mihiel, toute proche. Ce geste, qui donna lieu à des interprétations contradictoires, relevait plutôt d’une retraite que d’une conversion au sens plein du terme. Le refus du pape le renvoya à Commercy. C’est alors – et non plus tôt comme on l’a cru longtemps – qu’il rédigea, sous le titre de Vie du cardinal de Rais, des Mémoires qu’il ne termina pas. Il mourut lors d’un séjour à Paris en 1679.

 

« Je mets mon nom à la tête de cet ouvrage, pour m’obliger davantage moi-même à ne diminuer et à ne grossir en rien la vérité ». Écrits à la première personne à l’adresse d’une destinataire anonyme – sans doute Mme de Sévigné – les Mémoires tranchent par leur forme sur la pratique courante à l’époque : l’évocation du passé s’y inscrit dans un ensemble de commentaires au présent, créant entre le narrateur et le lecteur une étroite complicité. Le propos est ouvertement autobiographique. C’est de lui qu’il s’agit prioritairement, et de l’histoire seulement dans la mesure où il l’a faite. Le témoignage sur les événements y importe moins que les perspectives ouvertes sur sa personnalité. Il dira « tout » – enfin presque. C’est en vain qu’on dénonce les entorses à la vérité historique : par ses erreurs ou ses mensonges, il se livre autant que par ses aveux.

 

Bien qu’il ait déjà songé à raconter sa vie, le récit qu’il mène à bride abattue entre l’automne 1675 et le printemps 1677 n’est pas le fruit d’un projet mûri. C’est une réponse vitale à l’isolement et à l’ennui. Il y trouve un double antidote. D’abord, la remémoration du passé lui rend un peu de sa jeunesse. D’où l’extraordinaire présence des scènes racontées, si riches de détails concrets, saisis sur le vif, si précieuses aussi comme témoignage sur les mentalités de l’époque. D’autre part, il peut écrire hors de toute contrainte, dans une langue aux registres divers, et il joue de cet instrument avec un plaisir non dissimulé, comme en témoignent tant de morceaux de bravoure. Le récit d’une vie ratée, loin de respirer l’aigreur, est soulevé d’une allégresse communicative. Allant plus loin encore, il refuse de voir dans sa défaite une fatalité, il examine à chaque moment crucial quels
étaient les recours possibles et comment il aurait pu gagner. Et de là, il extrapole. De son expérience particulière, il dégage des règles auxquelles il donne la forme de maximes. Mais tandis que La Rochefoucauld observe l’homme en soi, il l’envisage en acte, offrant un très insolite catéchisme politique, voire un bréviaire de subversion.

 

En revivant sa vie, il la repense. On ne s’étonnera pas que la rédaction des Mémoires ait agi sur lui. Vibrant au départ de toutes ses passions premières, il se pose des questions de plus en plus insistantes sur l’écart entre les images héroïques qui ont dirigé ses choix et les démarches concrètes qu’ont dictées ses ambitions. Une autre représentation du monde se dessine, où s’impose l’impureté fondamentale de l’action politique. La lucidité l’emporte sur le rêve. L’échec est exorcisé au prix d’une dévaluation du modèle. Il n’est de grandeur que morale. L’histoire n’est qu’un théâtre d’ombres où les rôles sont distribués par la fortune ou la providence : mieux vaut en rire. Et le rire est libérateur. En nous le faisant partager, il nous communique un peu de cette liberté : pour n’avoir pas été un « grand homme », il est devenu le grand écrivain que nous célébrons cette année.

 

Simone Bertière
historienne