Création du Sacre du Printemps

29 mai 1913

Paris, début du XXe siècle. La mode est aux Ballets russes de Diaghilev. Proust, dans La Recherche, parle de “ charmante invasion ”. On voit alors triompher, avec Schéhérazade (juin 1910), la nouveauté et l’audace. L’Après-midi d’un faune (mai 1912), sans renoncer ni à l’une, ni à l’autre, permet l’émergence d’une dynamique du scandale, gage de succès commercial. Il ne manque plus que le scandale soit causé, non plus de manière incidente, mais volontaire, assumée, fondamentale, par la nouveauté et la radicalité de la proposition artistique. C’est le cas le 29 mai 1913, avec Le Sacre du printemps.

On peut voir un symbole dans le fait que le ballet est donné au théâtre des Champs-Élysées, bâtiment flambant neuf et contesté, œuvre d’Auguste Perret, le père de l’architecture moderne française. Il y a le soir de la première une foule disparate, dont les membres n’ont en commun que le snobisme : d’un côté, la très bonne société, en queue-de-pie et haut-de-forme pour les hommes, robe fourreau et parure pour les femmes ; de l’autre, des artistes, des dilettantes et des demi-mondaines. Bref, il y a deux camps, exactement ce qu’il faut pour faire un beau scandale ! Les attentes, on le sait, ne sont pas déçues. Mais qu’y a-t-il donc de si provocant et de si surprenant dans Le Sacre ?

Outre que l’argument du ballet (le sacrifice d’une jeune vierge pour saluer le printemps) est sans portée morale, la musique et la chorégraphie sont déroutantes. La musique est dépourvue d’ornementation, et même, en de nombreux endroits, de mélodie. Il n’existe de lien ni avec la tradition musicale du XIXe siècle, ni avec l’impressionnisme. Les lois de l’harmonie et du rythme semblent enfreintes. Un critique déclare à ce propos : “ C’est la composition la plus discordante qu’on a jamais écrite. ” La chorégraphie de Nijinsky aggrave encore la provocation : toute trace de virtuosité est bannie, le vocabulaire classique est entièrement abandonné. Le mouvement est réduit à de lourds sauts, pieds joints, et à des pas glissés ou martelés. Rien de ce à quoi le public a l’habitude d’applaudir.

Tout dans le Sacre heurte la conception traditionnelle de l’art, qui privilégie la symétrie, la régularité, la grâce et l’harmonie. Il est donc conspué. Mais c’est parce qu’il est en avance sur son temps. Il dépend déjà d’une nouvelle esthétique, qui pour la première fois s’exprime pleinement : Le Sacre est l’avant-garde même, il est la modernité. Seuls quelques observateurs clairvoyants le remarquent, notamment Debussy. En attendant, le Sacre entre dans l’histoire de l’art, à la faveur du scandale qu’il cause, suscitant immédiatement d’innombrables commentaires et une abondante littérature.

Or, un des traits distinctifs de la modernité est justement que la réaction du public face à une œuvre y est aussi importante que les intentions de l’artiste. Avec Le Sacre, l’art s’affranchit de la raison, du didactisme et de la finalité morale pour devenir provocation et événement. C’est en ce sens que l’on peut faire coïncider le 29 mai 1913, avec la naissance de la modernité : ce jour-là, depuis le lieu lui-même, l’ultramoderne théâtre des Champs-Élysées, dont le béton est à peine sec, en passant par les intentions révolutionnaires du compositeur et du chorégraphe, et jusqu’à la réaction tumultueuse du public, tout dénote l’avènement d’une ère nouvelle.

 

Guillaume de Sardes
historien de l’art et écrivain

 

Voir Célébrations nationales 2000, 2009 et Commémorations nationales 2013