Abbé Raynal

Lapanouse-de-Sévérac (Aveyron), 12 avril 1713 - Paris, 6 mars 1796

L’abbé Raynal souffre d’un certain oubli, dû peut-être aux craintes qu’il exprima face à certains excès de la Révolution   : « Il est temps d’arrêter les vengeances, les séditions et les émeutes, de nous rendre enfin la paix et la confiance. Pour arriver à ce but salutaire, vous n’avez qu’un moyen […], celui de confier au roi toute la force nécessaire » (Lettre à l’Assemblée nationale, 1791).

Robespierre le déclare sénile ; à Aix, on transporte son buste, conspué par la foule, jusqu’aux « petites maisons » : la Révolution, en somme, l’épargne… Pourquoi une telle mansuétude ? C’est que l’Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les deux Indes de Raynal (1ère édition, 1770) était « la Bible de la Révolution » et, avec plus de cinquante éditions, le best-seller des Lumières, loin devant l’Encyclopédie.

L’ouvrage couronne une carrière d’écrivain qui commence par une formation chez les Jésuites, où Guillaume-Thomas, apprend les humanités classiques et prend, à travers les récits de voyages des missionnaires, le goût du vaste monde. Il s’intéresse aux Pays-Bas (Histoire du Stadhoudérat, 1748) ou encore à l’Angleterre (Histoire du Parlement d’Angleterre, 1748-1751) et, sous la forme d’annales faites de compilations,
à l’art militaire moderne (École militaire, 1762).

C’est surtout L’Histoire des Deux Indes qui donne sa mesure. La composition même en explique le succès. Elle constitue une sorte d’Encyclopédie narrative, un entre-deux subtil entre l’histoire, volontiers romancée, et la somme philosophique, au sens du siècle, et donne ainsi à voir toute la planète. Cette œuvre monde est aussi une œuvre collective, à laquelle participe un réseau international de savants, typique de la République des Lettres, tels Diderot, ou encore la future madame de Staël : Raynal en est, en fait, le génial architecte.

Ce qui frappe surtout, c’est ce que l’on pourrait appeler, au risque de l’anachronisme, l’invention de la mondialisation. Raynal s’intéresse à ce nouveau phénomène de la « communication » des hommes. Mieux encore, il se fait subtilement le peintre de l’effet de retour de l’expansion européenne sur le vieux continent. Il montre par exemple, anticipant presque les analyses d’Hannah Arendt, comment le poison d’une vision raciste et exploitatrice en outre-mer a miné les valeurs des colons portugais et ruiné, par contagion, l’édifice moral, social et économique du pays.

L’effet de retour du colonialisme entraîne, logiquement, un retour de conscience. La dénonciation virulente de l’esclavage est la deuxième grande force du livre : « Cette soif insatiable de l’or a donné naissance au plus infâme, au plus atroce de tous les commerces, celui des esclaves. On parle de crimes contre nature, et on ne cite pas celui-là comme le plus exécrable. La plupart des nations de l’Europe s’en sont souillées, et un vif intérêt a étouffé dans leur cœur tous les sentiments qu’on doit à son semblable ».

L’ouvrage donne à penser que, par-delà les diversions de l’exotisme, l’unité de la planète découverte par les voyageurs est saisissable par le savoir et qu’elle engage à la prise de conscience définitive de l’universalité morale de l’humanité. De cette pensée, l’allégorie de « la Nature représentée par une femme nourrissant à la fois un enfant blanc et un noir » qui « regarde avec compassion les esclaves noirs maltraités » est sans doute le meilleur emblème.

 

Guillaume Métayer
CNRS (centre d’étude de la langue et de la littérature françaises XVIIe-XVIIIes.)