Edith Piaf

Paris, 19 décembre 1915 Grasse (Alpes-Maritimes), 10 octobre 1963

"La mort ça n’existe pas ! C’est le commencement de quelque chose”, déclare-t-elle, animée par la foi du charbonnier, dans le but évident de s’en convaincre, cependant qu’en cette fin d'été 1963 elle sent ses dernières forces l’abandonner et que s'entrouvrent lentement les grilles du Grand Portail.

 

Longtemps elle s’est crue capable de triompher de tout ; elle en avait la conviction, le courage, et un cœur suffisamment solide pour résister au rythme déraisonnable de ses excès et des opérations chirurgicales à répétition. L’ami Cocteau ne l’a-t-il pas comparée au chiendent qui repousse d’autant mieux qu’on le décapite ? Mais à Plascassier, près de Grasse, sa dernière retraite, il ne lui reste guère qu’à ressasser ses souvenirs. Retrouver un jour son public devient une perspective de plus en plus abstraite.

 

Loin de son cher Paris, où les amants continuent de danser sur ses chansons, Édith Gassion n’est plus que l’ombre de la grande Piaf. En fin de semaine, son mari Théo Sarapo rapporte des nouvelles de la capitale. Loulou Barrier l’accompagne. Ensemble, Théo et Loulou s’appliquent à réconforter la malade, à entretenir l’espoir. Le reste du temps, pour combattre la lenteur interminable des jours, Piaf tricote, effectue quelques courtes balades dans le parc, soutenue par Simone Margantin (son infirmière) ou Danielle Bonel (sa secrétaire), donne des cours d'anglais à une jeune étudiante, se perd dans des pensées moroses, orientées vers un monde flambant qui continue d’exister sans elle, se passe ses propres chansons sur un Teppaz, établit le programme d’un spectacle qu’elle espère donner à Chaillot dans un futur proche, énonce d’autres projets auxquels elle fait semblant de croire, non pas des prévisions mais des rêves.

 

“Ma douce, nous avons encore de beaux voyages à faire ensemble”, dit-elle un après-midi à Danielle Bonel, après avoir écouté un disque de Brel.

 

Ne lui reste pourtant qu’un ultime voyage à accomplir, elle le sait bien.

 

“Je les paie cher, mes conneries !”, reconnaît-elle un autre jour, en pleurant toutes les larmes de son corps. Simple constat, sans remords ni regrets.

 

Piaf attend la mort, sans aucune appréhension. Coupée de son public, privée de son art, à quoi lui servirait de vivre ? Ça n'aurait plus aucun sens, ce serait inutile. Mourir, la belle affaire !

 

Le jeudi 10 octobre au matin, elle sombre dans un nouveau coma hépatique. La veine porte qui draine le sang des intestins vers le foie s’est rompue, entraînant une hémorragie interne. À 13h10, Édith Piaf reprend vaguement connaissance. Quelques secondes. Le temps d’un dernier sursaut.

 

Paris,

Je m'ennuie de toi, mon vieux

On se reverra tous les deux

Mon grand Paris...

 

Elle souhaitait mourir dans ce Paris qui l’a vu naître. Le vœu d'Édith Gassion n’a pu être exaucé, mais celui de Piaf le sera. Loulou Barrier ne rend le décès officiel que le lendemain matin, une fois le corps de la chanteuse ramené en ambulance chez elle, boulevard Lannes. L’opération, qui l’aurait sacrément emballée la môme, elle qui se vantait d’avoir toujours désobéi à l’ordre établi, se fait dans la clandestinité. L’enlèvement s’effectue dans un empressement délibéré afin de berner les journalistes en faction autour de la villa, lesquels subodorent une nouvelle hospitalisation d'urgence et, lancés dans une course-poursuite, se font distancer une vingtaine de kilomètres plus loin. Aucun autre obstacle ne viendra contrarier cette expédition nocturne et c’est au petit matin, comme envisagé, que l'ambulance se range devant les grilles du 67 bis, boulevard Lannes. À 8h45, le décès de la chanteuse est constaté par le docteur Claude de Laval, agissant à son tour en hors-la-loi afin de souscrire à la volonté de son ancienne patiente, puis annoncé par voie de presse.

 

Les funérailles ont lieu le lundi 14 octobre, sans cérémonie religieuse, l’Église catholique romaine condamnant l’“ état de péché public ” dans lequel vécut la chanteuse. Eu égard à sa piété, laquelle fut également de notoriété publique, l’archevêché de Paris lui accorde néanmoins la bénédiction du Père Leclerc, aumônier des artistes.

 

Et le peuple de Paris lui fait cortège.
Entraînée par la foule qui s'élance
Et qui danse
Une folle farandole
Je suis emportée au loin…

 

Sitôt la nouvelle diffusée par la radio, les grilles de l'hôtel particulier du boulevard Lannes sont prises d’assaut par la foule, une foule bigarrée, de tous âges et de classes sociales diverses, qui, avec l'assentiment de Théo Sarapo, est autorisée à venir se recueillir par petits groupes auprès du cercueil, posé sur un catafalque dans le salon-bibliothèque. Dehors, sur le trottoir, s'entassent bouquets et gerbes de fleurs. Pendant deux jours, un défilé incessant d'anonymes se mêle à celui des intimes, en majorité des femmes, de celles qui ont reconnu dans le chant d’amour de Piaf leur propre quête d’absolu. “ Piaf est morte. Paris pleure ”, titre Paris Jour.

 

Louis Amade, préfet de police de la capitale, parolier et ami de la chanteuse, a pris soin de suspendre la circulation en ce jour d’obsèques quasi nationales. Huit limousines ouvrent la route, suivies du corbillard, d’un fourgon entièrement recouvert de fleurs, d’autocars, circulant dans le calme jusqu’à l’entrée du cimetière du Père-Lachaise où la foule s’élance, rompant les barrages, provoquant une formidable foire d’empoigne que le service d’ordre ne peut maîtriser. On se précipite pour être aux premières loges, forçant le passage, escaladant les tombes, piétinant les fleurs. Plus futés sont ceux qui trouvent refuge dans les arbres, profitant d’une vue plongeante sans risquer de se faire écharper. Quelques gougnafiers n’hésitent pas à quémander des autographes aux célébrités présentes. Un détachement de la Légion Étrangère, fanion levé, accueille le convoi au garde-à-vous, dans un stoïcisme exemplaire.

 

Du boulevard Lannes au Père-Lachaise, de l’orée du bois de Boulogne à “ Ménilmuche ”, la môme de Paris a refait le chemin à l’envers. Elle repose désormais dans le caveau familial, division 93, allée transversale numéro 3, avec son père Louis et sa fille Marcelle. À côté du cercueil, enveloppés dans du papier journal, le fossoyeur a déposé les objets fétiche de la chanteuse : un lapin en peluche, un béret de marin, une cravate de soie verte, une statuette de sainte Thérèse de Lisieux, une épaulette de légionnaire, une carte postale de la chapelle de Milly-la-Forêt portant une dédicace de Jean Cocteau.

 

“ Il était temps qu’Édith Piaf mourût ”, écrit Jean Monteaux dans la revue Arts. “ Au gala suivant elle aurait raté sa légende. ”

 

Frédéric Quinonero,
écrivain