Inauguration du Théâtre des Champs-Élysées

1913

Le soir même du grand jour, à sept heures, des marbriers  agenouillés dans le hall d’entrée lavaient, ponçaient, encaustiquaient le sol de pierre blonde. L’équipe du Bon Marché ratissait les  tapis […] À sept heures et demie […] les premiers invités présentaient leur carton gravé […] La façade de marbre blanc recevait, des projecteurs de la tour Eiffel, une lueur éclatante qui soulignait les reliefs de la frise de Bourdelle : Apollon et les Muses. (1) ”

Le 30 mars 1913 un événement considérable se concrétise après tant d’années de réflexions, de batailles, de travail acharné et de… passions : l’inauguration du Théâtre des Champs-Élysées.

Tout a commencé grâce à l’extraordinaire dynamisme de Gabriel Astruc, homme de presse et organisateur de concerts ; il projette d’édifier un grand théâtre moderne, une salle lyrique internationale. Dès 1909, il crée, avec Gabriel Thomas, une société en vue de cette construction. Pourquoi le nom de “ Champs-Élysées ” ? Parce que le choix de l’emplacement choisi est avenue Gabriel à côté des Champs-Élysées ; mais celui-ci étant refusé par la ville de Paris, Gabriel Astruc porte son dévolu sur un terrain avenue Montaigne, conservant toutefois le nom de Théâtre des Champs-Élysées.

Gabriel Astruc et Gabriel Thomas font appel à des artistes connus de leur temps : l’architecte Van De Velde (bien injustement oublié), Auguste Perret, le constructeur, qui conçoit la structure et la façade. L’architecture est contemporaine, la salle confortable et élégante, tout est réuni pour y présenter, dans les meilleures conditions, les grandes œuvres lyriques de tous les temps. Cette modernité est agrémentée de peintures, de sculptures, de décorations réalisées par les plus grands artistes de l’époque : les peintres et décorateurs Maurice Denis, Édouard Vuillard, Henri Lebasque, Jacqueline Marval, Ker-Xavier Roussel, Baguès et le sculpteur Antoine Bourdelle.

Gabriel Astruc est président fondateur ; par un bail il dirige la société d’exploitation ; Gabriel Thomas est administrateur délégué pour la société immobilière.

L’événement de 1913 est grand, car le souhait de son initiateur est de réunir faste et avant-gardisme, que son théâtre soit ouvert à tous les genres, de la musique symphonique à la musique de chambre, de l’opéra au ballet, qu’il soit un lien entre grande tradition et modernité. Gabriel Astruc est journaliste, imprésario et musicien averti ; en dix ans il a organisé plus de mille concerts avec ses “ Saisons ” et a ainsi permis aux Français de découvrir tout ce qui comptait dans le monde de la musique. C’est un passionné !

L’admirable ensemble, constitué de trois salles de spectacles, s’ouvre dans un grand déploiement de magnificence et ce lieu exceptionnel fait événement pendant toute la saison : Benvenuto Cellini, de Berlioz, dirigé par Felix Weingartner, le Freischütz de Weber, un concert inaugural qui rassemble au pupitre les directions de Camille Saint-Saëns, Vincent d’Indy, Claude Debussy, Gabriel Fauré ; puis les spectacles se poursuivent par une saison russe avec les Ballets Russes de Diaghilev, une représentation mémorable, le 29 juin, du Sacre du Printemps de Stravinsky, avec Nijinski et dirigé par Pierre Monteux : chacun de ces noms est inscrit dans l’histoire de ce monument de l’art musical.

Hélas ! C’est le 6 novembre 1913, avec la magnifique représentation de Boris Godounov interprété par Chaliapine, que s’achève cette extraordinaire première saison. Elle sera la dernière ! Gabriel Astruc est ruiné. Le théâtre des Champs-Élysées loue sa salle à la société anglo-américaine d’Opéra qui, à son tour, est mise en liquidation en juin 1915 ; “ la guerre rend la situation de plus en plus difficile, seules quelques rares manifestations de bienfaisance au profit d’œuvres patriotiques interrompent le silence des salles du Théâtre des Champs-Élysées, mais le déficit continue à s’alourdir. ”(2) En juillet 1921, Gabriel Astruc dépose le bilan, Mme Ganna Walska rachète le théâtre, elle est alors propriétaire du bâtiment mais ne dispose pas des salles.

Mme Walska est une riche américaine d’origine polonaise, éprise d’art lyrique et élève de Walther Straram (violoniste, pianiste, chef de chant, chef d’orchestre, il est l’assistant d’André Caplet à l’Opéra de Boston…).W. Straram est venu au théâtre des Champs Élysées dès le printemps 1914 en tant que répétiteur de Mary Garden et chef de chant pour les représentations du Boston Opéra Company et du Covent Garden auxquels le théâtre avait été loué. Après son passage au théâtre des Champs Élysées, W. Straram diffuse l’idée que ce théâtre est “ …la seule salle à Paris capable de fortifier le mouvement musical... ”(3), et dit à Mme Walska : “ …le Théâtre des Champs Élysées offre des possibilités uniques. Il doit être à la base, une exploitation immobilière servant à faciliter son exploitation artistique. ” (4) Mme Walska voit l’opportunité de parfaire sa carrière de chanteuse, achète le théâtre, nomme W. Straram administrateur, l’aide à fonder son propre orchestre et espère le moment où elle sera enfin libre d’exploiter les Champs-Élysées ; le chemin est jonché d’embûches, mais c’est aussi une passionnée !

L’usage des lieux est grevé par des baux consentis à différents producteurs de spectacles : Quinson, Hébertot, Rolf de Maré, Feldman, Jefferson Cohn… Ils programment des spectacles de ballets : les Ballets Suédois, les Ballets Russes, puis la revue Nègre, avec Joséphine Baker, des orchestres de Jazz et quelques productions de films… et à la Comédie, la troupe de Sacha et Ludmilla Pitoeff.

Le 28 mai 1928, Mme Walska signe un accord avec Jefferson Cohn qui la rend enfin totalement maîtresse du théâtre à partir de juillet 1928 et en confie l’exploitation à Walther Straram, un autre passionné ! Lequel renoue alors avec les valeurs de Gabriel Astruc. Walther Straram et son orchestre rivalisent avec les plus grands ensembles, transfère au théâtre ses saisons de concerts, jusqu’alors données à Gaveau et à Pleyel ; il dirige lui-même son orchestre et insère une création à chaque concert ; il fait ainsi découvrir des œuvres d’Olivier Messiaen, Kurt Weill, Berg… On peut assister à des festivals : Mozart, Wagner avec la troupe de Bayreuth, De Falla, Debussy ; les plus grands chefs d’orchestre sont invités : Furtwangler, Bruno Walter, Richard Strauss et Toscanini qui déclare : “ ...mon plus grand rêve est de faire trois fois le tour du monde avec l’orchestre Straram !... ” (5)

 

Éric Straram
administrateur de la Société Immobilière du Théâtre des Champs-Élysées

 

1. Gabriel Astruc, le Pavillon des Fantômes, souvenirs, nouvelle édition Mémoire du Livre, Paris, 2003
2. Archives personnelles.
3 et 4. Archives personnelles.
5. Jean-Pierre Dorian, dans Le Petit Matin du 22 novembre 1934

 

Voir Commémorations nationales 2013