Réalisation du plafond de l'Opéra Garnier par Marc Chagall

1964

«  Il y a deux ans, monsieur André Malraux me proposait
de peindre un nouveau plafond de l’Opéra à Paris.
J’étais troublé, touché, ému.
…Je doutais jour et nuit ».

Prononcés par Chagall le 23 septembre 1964, jour d’inauguration du nouveau plafond de l’Opéra Garnier, ces premiers mots révèlent à la fois la modestie de l’artiste et les difficultés qu’il eut à affronter. Le secret bien gardé de cette commande ministérielle fut en effet vite divulgué, ce qui suscita aussitôt une vive polémique. Les défenseurs du Palais Garnier soulignaient l’unité formelle et structurelle du projet conçu par l’architecte qui en avait prévu le moindre détail et qui avait sélectionné avec soin les peintres chargés du décor. Introduire l’œuvre d’un peintre étranger, singulier, dont l’univers apparaissait très éloigné de la culture française, changer le plafond de Jules Lenepveu était un sacrilège.

Chagall est en effet un peintre qui dérange : n’avait-il pas déjà souffert des critiques acerbes qui lui furent adressées à la fin des années 20, quand Ambroise Vollard lui demanda d’illustrer les Fables de La Fontaine. Les gouaches exposées en 1930 à Paris, Bruxelles et Berlin et la parution de l’ouvrage en 1952 par l’éditeur Tériade, successeur de Vollard, apportent la preuve éclatante d’une réussite exemplaire.

Marc Chagall ne sous-estimait pas cependant la difficulté de l’entreprise. En accord avec André Malraux et avec Georges Auric, alors directeur de l’Opéra, l’œuvre de Jules Lenepveu ne fut pas déposée, mais simplement masquée. La conception technique d’une telle entreprise fut complexe. Chagall avait à couvrir pas moins de 220 m2 de surface totale. Cette difficulté liée à l’architecture de la salle se complétait des problèmes spécifiques à la perception visuelle du futur plafond. L’artiste y était particulièrement sensible. Dès 1920 à Moscou il fait l’expérience de l’espace scénique lors de la décoration des nouveaux locaux du Théâtre d’art juif de chambre (GOSE(K)T), dirigé par le metteur en scène Granovski. Les panneaux réalisés alors par Chagall sous le terme de « Introduction au Théâtre d’art juif » furent présentés au public français en 1995 (1) . S’y révèle une conception des rapports entre expression picturale et volume architectural, mais aussi une réflexion plus particulière des rapports entre espace scénique et espace de la salle.

Cette attention à la perception que le spectateur aurait de son œuvre est au centre de sa proposition. Elle lui dicte la solution figurative qui se développe à l’Opéra et signe une réalisation dont le chatoiement chromatique peut rivaliser avec toutes les mises en scène à venir. Chagall tourne en effet le dos à l’œuvre de Lenepveu. Alors que ce dernier, soucieux de s’inscrire dans la conception générale de Charles Garnier propose, avec Les Muses et les Heures du jour et de la nuit (2), une œuvre empruntant le langage symbolique de la tradition classique, Chagall fait le choix de la modernité en évoquant compositeurs et ouvrages présentés à l’Opéra de Paris. Il organise l’espace du plafond en cinq compartiments, chacun porté par une tonalité différente. Ainsi accorde-t-il au bleu Moussorgski et Boris Goudounov, Mozart et La Flûte enchantée ; au vert Wagner et Tristan et Isolde, Berlioz et Roméo et Juliette ; au blanc, Rameau associé au Palais Garnier et Debussy à Pelléas et Mélisande ; le rouge correspond à Ravel et à Stravinski dont Chagall avait réalisé les décors et les costumes de Daphnis et Chloé(3)  et de L’Oiseau de feu (4).

Enfin, le jaune fait référence à Tchaikovski et Alfred Adam et aux ballets Le Lac des Cygnes et Giselle. En une ronde joyeuse se mêlent les figures tendres des couples légendaires, des personnages ailés, des toits de Vitebsk et des monuments parisiens. Chagall se livre avec éclat et amour à une véritable célébration du spectacle où s’unissent dans l’écrin prestigieux de Charles Garnier la vitalité sans cesse renaissante de la musique et de la danse. L’artiste a réussi son pari : « J’ai voulu, en haut, tel dans un miroir, refléter en un bouquet les rêves, les créations des acteurs, des musiciens ; me souvenir qu’en bas s’agitent les couleurs des habits des spectateurs. Chanter comme un oiseau, sans théorie ni méthode. Rendre hommage aux grands compositeurs d’opéras et de ballets»(5).  Comme une déclaration d’amour au couple et à l’art, un plafond de couleurs tournoyantes au ciel de Paris.

 

Sylvie Forestier
conservateur général du Patrimoine (h)

 

1. cf Marc Chagall, Les années russes, 1907-1922, catalogue de l'exposition du Musée d'art moderne de la ville de Paris, 13 avril - 17 septembre 1995, Paris musée 1995

2. L'esquisse définitive datée de 1872 est conservée au Musée d'Orsay, Paris

3. Ballet créé à l'Opéra de Paris en 1959, chorégraphie de Georges Skibine

4. Ballet créé à New York en 1945, chorégraphie d'Adolphe Bolm, repris en 1949 dans une chorégraphie de Georges Balanchine en en 1970 dans une chorégraphie de Georges Balanchine et Jérôme Robbins

5. Allocution prononcée par Marc Chagall lors de l'inauguration