Frédéric Mistral

Maillane (Bouches-du-Rhône), 8 septembre 1830 - Maillane, 25 mars 1914

“Un deuil national. Mistral est mort ! » Ainsi titrent les journaux en ces lendemains du 25 mars 1914. La Provence pleure son poète, le poète de Mirèio et de Calendau, de Nerto et du Pouèmo dóu Rose, des Isclo d’Or et des Oulivado. Celui qui a su redonner à la vieille langue d’oc ses lettres de noblesse et, en 1854, a fondé le Félibrige *. Celui qui a codifié l’orthographe de sa langue dans son monumental Tresor dóu Felibrige ou dictionnaire provençal-français embrassant les divers dialectes de la langue d’oc moderne. Celui qui a clairement affiché ses convictions fédéralistes dans son journal L’Aiòli. Celui aussi qui a offert à la Provence son premier musée de société avec le Museon Arlaten. La France aussi pleure. Elle pleure celui qui, même s’il a, à plusieurs reprises, refusé un fauteuil à l’Académie française, n’en a pas moins été l’un de ses plus grands écrivains. Et depuis l’étranger, l’on salue aussi celui qui a été couronné dix années auparavant, en 1904, par le Prix Nobel de Littérature qu’il a obtenu avec le soutien des plus grands romanistes de son temps. C’est en son village de Maillane que Frédéric Mistral est mort, là où il était né le 8 septembre 1830, non loin de Saint-Rémy-de-Provence, face aux Alpilles, là où il a vécu toute sa vie, au milieu des siens qu’il n’a que rarement quittés, là enfin où il a reçu, il y a tout juste quelques mois, après tant d’autres visiteurs, inconnus ou illustres, le Président Raymond Poincaré venu lui rendre un ultime hommage. Et c’est là qu’on l’enterrera sous l’étoile aux sept rayons qui a illuminé toute son existence.

 

non nobis, Domine, non nobis,
sed nomini tuo
et Provinciae nostrae
da gloriam.
(Épitaphe gravée sur le tombeau de Mistral)

 

Mistral est mort. Et pourtant, contrairement à d’autres de son temps, il a depuis lors survécu à l’oubli au point que l’on peut légitimement se demander si, avec ces générations d’hommes et de femmes qui ont tenté jusqu’à nos jours de prolonger son œuvre et de poursuivre son action, avec ces jeunes qui se réclament encore aujourd’hui de son enseignement, félibres ou non, Mistral ne continue pas à être un miracle en soi, lui qui, enfant, au Mas du Juge, au dire de sa mère, n’était déjà « pas comme les autres ».

 

Et le fait est qu’en ce début du XXIe siècle, parlerait-on, écrirait-on encore la langue d’oc, l’enseignerait-on dans nos écoles, jouerait-on ou chanterait-on en provençal, en auvergnat, en gascon, en languedocien ou en limousin dans nos salles de spectacle et sur nos stades ou encore devant les caméras du cinéma ou de la télévision… s’il n’y avait pas eu Mistral ? La littérature aurait-elle révélé des écrivains comme Joseph d’Arbaud, Jean Boudou, Michel Camélat, Marcelle Delpastre, Charles Galtier, Bernard Manciet ou Max Rouquette ? Mistral a été le rénovateur et le révélateur d’une langue, d’une culture, d’une identité, celles de la Provence, celles des pays d’Oc, celles d’une France voire d’une Europe qui, si elle n’était pas encore une n’en était déjà pas moins diverse. Mistral a été un grand poète parce qu’il a écrit Mirèio et que parmi toute la production littéraire du XIXe siècle, ce poème en 12 chants généreusement salué par la critique, magnifiquement popularisé par l’opéra de Charles Gounod, compte aujourd’hui parmi les plus belles œuvres de la littérature universelle, de celles que l’on a traduites dans de nombreuses langues, de l’arménien au chinois en passant par le finnois et le russe. Mistral a pu être comparé à Homère, il est aussi l’égal de Dante, Goethe, Hugo ou Senghor. Et pourtant si Mistral a été un grand poète, c’est aussi et surtout parce qu’il y avait derrière cette œuvre poétique un véritable projet de société, à vocation linguistique et culturelle à défaut d’être à vocation politique – si tant est que défendre une langue et une culture ne soit pas un acte politique.

 

D’où cette œuvre de génie incommensurablement riche qui s’est exprimée à travers l’écriture, la lexicographie, l’ethnographie, le tout avec l’engagement d’un chef – d’un capoulié, comme l’on dit en provençal – au service de ce qui aura été l’idéal de toute une vie : le Félibrige – dans sa double dimension d’« œuvre et association ». Mistral, on l’a dit, a été « le rédempteur d’une langue » (Pierre Devoluy), mais surtout celui qui a sauvé, autour de ses valeurs fondées sur celles de la société méridionale, un peuple qui n’aurait eu d’autre issue que celle d’une mort annoncée à travers un nivellement et une uniformisation des modes de vie et de pensée alors même que l’on ne parlait pas encore de globalisation ou de mondialisation. Bien plus encore, Mistral a été un éveilleur de conscience, devenant la lumière des peuples à la reconquête de leur histoire, de leur langue et de leur civilisation. C’est ce qui aujourd’hui encore lui confère tout son crédit, lorsque l’on évoque la revendication linguistique, en France comme à l’étranger, auprès de nombreux peuples dont l’affirmation de l’identité a trouvé ses racines dans le message mistralien. En sauvant une langue vouée à l’oubli, et avec elle, une culture millénaire, Mistral a fait preuve d’une extrême modernité, celle qui plus tard s’exprimera sous la plume d’un Lévi-Strauss ou sous celles d’un Albert Jacquard et d’un Edgar Morin. En défendant une langue qui devenait minoritaire chez elle, Mistral nous transmettait ce message d’humanisme reconnaissant à chaque peuple son droit à la liberté d’expression et son droit à la différence. Cent ans avant que cela ne soit admis et même encouragé, il proclamait, dans une démarche d’ouverture, l’absolu besoin de conserver à notre société, à travers le maintien de nos langues et des cultures qui y sont rattachées, une diversité d’expression nécessaire à son développement et à son plein épanouissement.

 

Ce sera donc cela, commémorer le 100e anniversaire de la mort de Frédéric Mistral : lire, relire Mistral pour ce que l’écrivain a écrit de beau et de vrai, mais aussi prendre en compte l’extraordinaire modernité de sa pensée, en faisant connaître et reconnaître l’œuvre et le génie de ce grand Provençal qui appartient désormais à l’Universalité ; et surtout poursuivre son enseignement, plus actuel que jamais, en vue d’une meilleure compréhension entre les peuples dans le respect des langues et des cultures de chacun,

 

Car, de mourre-bourdoun qu’un pople toumbe esclau,
Se tèn sa lengo, tèn la clau
Que di cadeno lou deliéuro.


Car face contre terre, qu’un peuple tombe esclave,
S’il tient sa langue, il tient la clef
Qui le délivre des chaînes.

(Lis Isclo d’Or – Les îles d’Or)

 

Pierre Fabre
ancien capoulié du Félibrige

 

* Voir Célébrations nationales 2004

 

Voir aussi la généalogie de Frédéric Mistral disponible sur Geneastar, un service de Geneanet

 

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