Bernardin de Saint-Pierre

Le Havre, 19 janvier 1737 - Eragny-sur-Oise (Val d'Oise), 21 janvier 1814
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L’existence de Bernardin de Saint-Pierre (1), né au Havre en 1737, fut jalonnée d’innombrables péripéties : heureux hasards et bonnes fortunes, car Bernardin avait du charme ; brouilles terribles, car il avait du caractère ; espoirs déçus d’une gloire scientifique soudaine fondée sur une théorie des marées farfelue et une étrange opposition à Newton, car il ne manquait pas de foi en ses idées.

 

Le parcours de cet ingénieur des Ponts et Chaussées qu’une carrière militaire sans éclat mena, entre autres, de Saint-Pétersbourg à la Pologne en passant par l’Île de France, c’est-à-dire l’île Maurice, avant de rejoindre la toute jeune et éphémère École normale supérieure où il fut professeur de morale (1794) et enfin l’Institut dont il termina président, sous Napoléon, a été raconté dans des pages amusées et indulgentes par le jeune Anatole France, dans une magnifique notice (reprise dans Le Génie latin, en 1913), à laquelle il faut renvoyer.

 

Bernardin de Saint-Pierre, France le sait bien, mérite mieux que les railleries, même attendries, que sa vie et son système ont pu lui attirer. Son Voyage à l’île de France, quoique passé inaperçu à sa parution (1773), est déjà, à sa manière morcelée de « pot-pourri », un chef-d’œuvre : d’abord parce que l’écrivain y invente le paysage en littérature. Ensuite, parce que la finesse de ses descriptions soutient la diversité de ses intérêts, qui le portent de la botanique et la zoologie (méduses, poissons, oiseaux…) à la sociologie (considérations sur les Bretons, les gens de la mer), le tout mâtiné d’expériences personnelles. Enfin, par la puissance unique de sa dénonciation de la condition des Noirs : « J’ai vu, chaque jour, fouetter des hommes et des femmes pour avoir cassé quelque poterie, oublié de fermer une porte ; j’en ai vu de tout sanglants, frottés de vinaigre et de sel pour les guérir ; j’en ai vu sur le port, dans l’excès de leur douleur, ne pouvoir plus crier ; d’autres mordre le canon sur lequel on les attache... Ma plume se lasse d’écrire ces horreurs, mes yeux sont fatigués de les voir, et mes oreilles de les entendre ».

 

Le Voyage est le premier matériau, quasi à l’état brut, de son plus célèbre chef-d’œuvre : Paul et Virginie (1787), une pièce détachée de ses Études de la Nature (1784), dont les premiers volumes avaient déjà été bien reçus. Si ce n’était pas un coup d’essai, ce fut un coup de maître. Alors qu’il pourrait paraître se contenter de résumer son temps, sa sensibilité exacerbée, son humanisme universel teinté de moralisme, sa tentation de l’exotisme, sa sensibilité des « ruines », fût-ce de pauvres « cabanes », Paul et Virginie n’est pas réductible à un creuset où tous les éléments à la mode seraient portés à leur point de fusion. Il ouvre une brèche nouvelle, essentielle dans notre littérature, celle même qui, dans les écrits théoriques de Bernardin de Saint-Pierre, semble parfois friser le ridicule : la vision cosmique des « harmonies de la nature » – selon le titre d’une de ses œuvres posthumes.

 

L’impression de réalité et la précision géographique du récit jouent certainement beaucoup dans la séduction qu’il provoque. En mêlant la carte du Tendre de l’idylle à la topographie réelle, l’écrivain semble indiquer une évolution des mentalités typiquement prérévolutionnaire, celle de sentir que l’avenir plus radieux est à portée, que l’Arcadie n’est qu’éloignée, séparée par des mers, et non complètement fabuleuse ou inaccessible. Bernardin de Saint-Pierre rend l’utopie à la terre en feignant de l’éloigner sur la carte. En ce sens, le dénouement tragique, dans la mesure même où il semble porter le sceau du pessimisme, autant dire d’une forme de réalisme, renforce plutôt qu’il ne le détend le ressort de cette fascination. De manière comparable, la peinture de la sensualité naissante, embarrassante, de Virginie subjugue, non seulement par son acuité psychologique, mais parce qu’elle introduit un élément troublant de vérité dans le genre idéalisé de la pastorale. C’est quelque part dans l’interstice entre le rêve littéraire et la réalité vécue du voyageur que semble se situer la force de fascination de ce texte, y compris de ses descriptions d’une Nature qui n’est jamais tout à fait réelle ni tout à fait imaginaire. Sainte-Beuve célébrait le pinceau de Bernardin de Saint-Pierre, mais le peintre va toujours de pair avec l’herboriste chez cet ami et disciple de Rousseau, qu’il avait rencontré en 1771 et dont il traça un beau portrait (Essai sur Jean-Jacques Rousseau), sans pour autant donner dans les querelles de clocher avec son ennemi de Ferney, comme en témoigne son Parallèle de Voltaire et de Rousseau, aussi brillant qu’équilibré. Il sait admirer l’œuvre littéraire du « patriarche » et se retrouve dans le déisme : sa Mort de Socrate mériterait, à cet égard, d’être comparée à Socrate, comédie en prose de Voltaire.

 

Nulle œuvre sans abondance de vocabulaire d’herboriste. Dans La Chaumière indienne même (1791), ce conte philosophique voltairien, le paria amoureux d’une jeune brahmine éplorée sur le tombeau de sa mère, lui parle le « langage des fleurs ». Ainsi encore, dans les Harmonies de la Nature, l’auteur cherche avec une finesse de nuance presque japonaise les « harmonies » des fleurs avec les sépultures. Mais la précision obsessionnelle des notations botaniques, au moment même où elle pourrait tourner au catalogue, crée un effet de profusion qui rend un sentiment authentique de la Nature. Pour l’atteindre, Bernardin de Saint-Pierre cherche sans cesse à excéder le langage. Ainsi, il imagine que Rousseau eût pu être l’inventeur d’une « botanique de l’odorat », « s’il y avait dans les langues autant de noms propres à caractériser les odeurs, qu’il y a d’odeurs dans la nature » (Essai sur Jean-Jacques Rousseau). Sa naïve apologie de la Providence est indissociable d’un sens inouï de la Nature. S’il annonce le Chateaubriand des forêts et des cataractes américaines, il ouvre aussi la voie à toute une tradition poétique du XIXe siècle. À Lamartine d’abord, qui lui emprunte l’idée et le terme même d’« harmonie ». Tel passage de Paul et Virginie semble, par anticipation, une traduction en prose du « Lac » : « Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps, vers l’océan de l’avenir qui n’a plus de rivages ». À l’auteur des Fleurs du Mal ensuite, qui tira la quintessence de ces sensations, dans les célèbres « Harmonies du soir ». La veine exotique du Baudelaire voyageur, celui de la « Vie antérieure », est également indissociable de cette intuition d’une harmonie et d’une allégorie universelles que le poète a pu puiser chez Bernardin : l’image des « houles » « roulant les images des cieux » qui reflètent l’unité « solennelle et mystique » de la Nature est omniprésente déjà dans Paul et Virginie. La synesthésie, avant d’être symboliste, naquit mystique et philosophique. L’extraordinaire nouveauté de ce petit livre et de cette grande œuvre se reflète dans son apport unique à notre sensibilité poétique moderne.

 

Guillaume Métayer
CNRS (Centre de la Langue et de la Littérature françaises des XVIIe et XVIIIe siècles)

 

1) Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre

 

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