Héloïse du Paraclet, ou d'Argenteuil

Région parisienne ? vers 1090/1095 - abbaye du Paraclet à Ferreux-Quincey (Aube), 11 mai 1164

Aristocrate, élève, amie, amante, épouse, mère, moniale par contrainte, prieure par élection, abbesse par vocation, fondatrice d’ordre, la litanie des titres d’Héloïse a de quoi surprendre aujourd’hui. Mais qui connaît Héloïse ? Cette femme n’apparaît guère que dans l’ombre de celui qui prétend l’avoir faite, Pierre Abélard (1079-1142), son maître, précepteur, mari, conseiller, intellectuel de haute volée. Elle révèle cependant le parcours d’une femme qui s’est arrachée aux dures conventions de la condition féminine en un temps, le XIIe siècle, où l’amour que l’on dit courtois s’accommode fort bien de la brutalité masculine, celle de l’ami, du mari ou du poète. Héloïse est une rescapée d’un amour forcé dont seules quelques reines, abbesses ou aristocrates de ce temps sont parvenues à s’arracher.

 

Pierre Abélard, par bonheur, est un vaniteux bavard. Pour mieux se raconter, il exploite dans une fameuse autobiographie connue sous le titre d’Histoire de mes malheurs, la relation qu’il entretint avec Héloïse. Il ne peut imaginer d’autre compagnonnage que lettré. Heureux hasard, la famille d’Héloïse la destinait à une belle éducation, puisqu’elle la confia à un oncle chanoine de l’importante cathédrale de Paris. Lequel s’empressa de la remettre entre les mains de Pierre, qui la suborna, lui fit un enfant, l’épousa secrètement et fut émasculé par vengeance. Consumé de remords à défaut de plaisirs désormais évanouis, il plaça sa femme au couvent (voir ci-contre) et se réfugia dans un monastère pour s’y vouer à l’étude.

 

L’aventure n’était sans doute pas exceptionnelle en ces temps où les stratégies magistrales autant que matrimoniales comptaient plus que la liberté individuelle. Plus étonnante en revanche est la suite, qui jette un peu de lumière sur les origines, mais bien davantage sur les capacités de la fille. De la mère, Hersende, on ne peut rien dire de certain et moins encore du père d’Héloïse. Elle est née d’un père inconnu, mais lié de toute évidence par sa naissance ou par son mariage à l’aristocratie d’Île-de-France, puisque sa fille est admise en 1118 dans le monastère féminin d’Argenteuil, près de Paris, et en devient prieure aux alentours de 1125. L’entrée dans un couvent tel qu’Argenteuil, où il semble bien que soient éduquées les jeunes filles nobles d’Île-de-France, l’élévation rapide au poste de prieure impliquent de puissantes protections ; Pierre aura joué de son entregent, les origines d’Héloïse auront fait le reste. Héloïse et Pierre n’ont pas renoncé à se voir : ils l’avouent plus tard. Sans doute leurs audaces auront donné des armes à leurs détracteurs.

 

En 1128, le puissant abbé Suger, qui songe à reconstruire l’église de Saint-Denis, a-t-il besoin des richesses d’Argenteuil ? Il répand les bruits les plus injurieux sur le comportement des moniales ; ces dévergondées, Suger s’en dit certain, se livrent aux turpitudes les plus inavouables. Avec la bénédiction de l’évêque de Paris et de l’abbé Bernard de Clairvaux, assuré de l’indifférence du roi, il prétexte, sur la foi d’un document faussé, que l’abbaye d’Argenteuil appartient aux moines de Saint-Denis depuis le IXe siècle. L’affaire est vite ficelée. Au début 1129, Suger jette les femmes à la porte, installe des moines à leur place et met ainsi la main sur la totalité des biens fonciers d’Argenteuil. Une frauduleuse captation d’héritage a en somme donné naissance au chef-d’œuvre qu’est l’abbatiale de Saint-Denis.

 

Entre-temps, Pierre Abélard a accumulé une petite fortune par son enseignement qui attire des clercs brillants. Avec eux, il a fondé une petite abbaye éphémère au Paraclet, près de Nogent-sur-Seine. Ému par l’expulsion de son épouse, il lui offre le Paraclet. Héloïse devient alors maîtresse d’une petite communauté de femmes. En quelques années, elle parvient à essaimer en créant quatre maisons dépendantes. Commence alors l’aventure de la fondatrice.

 

Un enjeu de taille s’impose. Comment s’affranchir de son mari ? Pierre a tout prévu pour Héloïse et les religieuses du Paraclet : il a jeté les linéaments d’une règle à nouveaux frais, il compose des offices, des hymnes liturgiques, il s’imagine même en abbé des dames du Paraclet, mais Héloïse a vite pris conscience que Pierre serait un poids trop dangereux pour l’avenir. Elle corrige le schéma de Pierre, choisit avec ses moniales de se soumettre à la règle de saint Benoît plutôt qu’à celle née de l’imagination de Pierre. Elle rassure ainsi, mais ne renonce pas à la nouveauté. Elle introduit trois innovations dans les coutumes qui régissent ses monastères : l’accession tour à tour de toutes les moniales aux responsabilités dans le monastère, l’exercice quotidien de la prédication par les religieuses, le refus du contrôle du monastère par les lignages donateurs et les familles des moniales. Héloïse a ainsi résolu le dilemme. Ses attaches à Pierre semblent rompues, elle fonde peu à peu cinq prieurés dépendants, acquiert le respect de ses contemporains, de l’archevêque de Sens, de la comtesse de Champagne et même de Bernard de Clairvaux, ennemi juré de Pierre Abélard. Elle reçoit le titre d’abbesse et la survie de son œuvre matérielle et spirituelle est assurée.

 

Ne manque que l’œuvre écrite. Car, mises à part les coutumes monastiques du Paraclet qu’elle aura dictées à ses moniales, presque rien ne subsiste des écrits d’Héloïse. Presque rien ? Une brève correspondance l’a sauvée de l’oubli. Elle est inouïe au point d’avoir inquiété ses critiques, mais est considérée aujourd’hui comme la plus extraordinaire des correspondances amoureuses du haut Moyen Âge. Cinq longues lettres qu’il faut attribuer à Héloïse suivent l’autobiographie de Pierre Abélard et sont assorties de réponses de Pierre (1132-1137) ; s’y ajoutent deux lettres indépendantes, l’une à Pierre, vers 1139-1140 et une autre à un grand personnage de l’époque, l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable (1142). Sept lettres qui dessinent le voyage intérieur d’Héloïse, sa reconstruction personnelle sans rien altérer de sa fidélité à l’amour pour son mari. Comment dire mieux le triomphe de cette femme qui compta parmi les plus brillantes de son temps et son droit à rester parmi les plus authentiques créatrices du Moyen Âge ?

 

Guy Lobrichon
professeur émérite à l’université d’Avignon