Philippe IV le Bel

Fontainebleau (Seine-et-Marne), avril/juin1268 - Fontainebleau, 29 novembre 1314

Annus horribilis : 1314 fut l’une des pires années pour la dynastie capétienne depuis son avènement en 987. Le règne de Philippe le Bel, dont cette année-là fut la trentième et dernière, avait été voué tout entier à une affirmation sans précédent de l’État monarchique, avec des méthodes impérieuses et, bien souvent, douteuses. Ce fut un premier absolutisme, fait d’exaltation religieuse de la majesté royale et d’une politique de coups de force systématiques : guerres déclenchées contre le roi d’Angleterre en Gascogne et contre les Flamands, expansionnisme à l’est au détriment de l’Empire et des seigneuries d’Église, notamment avec l’annexion de Lyon, instauration de premières formes d’obligation militaire pour tous les hommes du royaume, imposition d’une pression fiscale inouïe, dévaluations monétaires sauvages, offensive générale contre toutes les juridictions concurrentes, celles des grands féodaux comme celles de l’Église, enfin procès politiques sur des accusations d’hérésie et de diableries, contre l’évêque de Pamiers Bernard Saisset, contre le pape Boniface VIII, contre l’évêque de Troyes Guichard, contre les templiers. Les grandes fêtes données à Paris à la Pentecôte 1313 pour l’adoubement des trois fils du roi avaient fait resplendir la superbe de la plus puissante famille d’Occident. L’année suivante fut celle des retours de bâton.

 

Le 18 mars, lors d’une cérémonie organisée devant Notre-Dame de Paris, trois cardinaux mandatés par le pape Clément V accomplirent ce qui aurait dû être le dernier acte du procès des templiers. Pour complaire à Philippe le Bel, ils condamnèrent à la prison perpétuelle les quatre dirigeants de l’ordre qui attendaient encore, sous garde royale, leur sentence finale. Le grand maître Jacques de Molay voyait ainsi s’envoler le seul espoir auquel il s’était accroché depuis plus de six ans : celui d’être admis un jour à s’expliquer devant le pape en personne. Il clama aussitôt son innocence, reniant ses aveux faits sous la torture. Le commandeur de Normandie, Geoffroy de Charny, fit de même. Quelques heures plus tard, avant que les cardinaux aient pu statuer sur la conduite à tenir et en violation flagrante de l’immunité ecclésiastique, Philippe le Bel déclara relaps ces deux fauteurs de trouble et les fit brûler sur l’île des Javiaux (aujourd’hui disparue), à la pointe de l’île de la Cité. En 1310, le même sort avait été réservé à plusieurs dizaines de templiers qui avaient osé se défendre en justice contre les accusations de blasphème, d’idolâtrie et de sodomie avancées par le roi. Ce dernier s’était ensuite vu largement désavoué lorsque le concile de Vienne avait refusé de condamner l’ordre faute de preuves. Clément V, pour éviter la fureur capétienne, avait dû dissoudre le Temple par une simple mesure administrative, sans que l’Église se soit prononcée sur la réalité des crimes. On comprend pourquoi le roi sévit si brutalement face à l’ultime résistance du grand maître.

 

Selon l’unique témoignage direct dont nous disposions, celui de Geoffroy de Paris, Molay prédit avant de mourir la vengeance de Dieu contre ceux qui avaient perdu son ordre. Or la propagande royale était loin d’avoir convaincu toute l’opinion du bien-fondé des accusations contre le Temple. Par ailleurs, l’audace des attaques contre Boniface VIII et contre les templiers – que Philippe le Bel avait présentées comme des entreprises confiées à lui spécialement par Dieu pour sauver la foi – exposait le roi à un effet boomerang : tout revers était d’autant plus susceptible d’être compris comme une punition du Ciel. Ce genre d’interprétation pouvait offrir un mode d’expression au mécontentement général, qui depuis quelques années déjà avait pris la forme d’une nostalgie du bon temps de Saint Louis – le grand-père du roi, canonisé par Boniface VIII. On soulignait la sagesse et la sainteté de l’ancêtre pour implicitement dénoncer, par contraste, les abus et peut-être même l’impiété du petit-fils.

 

Clément V, le pape qui avait abandonné le Temple, mourut un mois après Molay. Quelques jours plus tard, au début du mois de mai, les épouses des trois fils du roi étaient accusées d’adultère. Désastre épouvantable pour un lignage : non seulement l’honneur était bafoué, mais le doute s’en trouvait jeté sur la légitimité de la descendance issue ou à naître des femmes infidèles. La perpétuation de la dynastie était en danger. Les amants de Marguerite de Bourgogne et de Blanche de Bourgogne, mariées respectivement à l’héritier du trône Louis et au plus jeune fils Charles, avouèrent vite. Ils furent sur-le-champ condamnés à mort pour crime de lèse-majesté, et la cruauté de leur supplice fut à la mesure du tort qu’ils avaient causé : ils furent écorchés vifs, castrés et pendus. On fit mourir Marguerite au cachot dès le mois d’avril 1315, pour que Louis puisse se remarier. Blanche fut transférée dans un couvent après dix années de prison. La troisième bru du roi, Jeanne d’Artois, sembla moins coupable. Protégée par sa mère la comtesse Mahaut d’Artois et par la très riche dot, constituée de la Franche-Comté, qu’elle avait apportée à son mari Philippe, elle fut réhabilitée à la Noël suivante.

 

L’été 1314 n’apporta aucune consolation après ce grand malheur du printemps. Les Flamands se révoltèrent de nouveau ; les résistances au service militaire exigé par le roi furent plus fortes que jamais ; les nobles de plusieurs provinces commencèrent à s’unir en ligues pour défendre leurs intérêts. Quant à l’automne, il fut terrible. Alors que les ligues nobiliaires venaient de faire leur jonction et menaçaient l’autorité royale, Philippe le Bel mourut dans son château natal de Fontainebleau, le 29 novembre, à l’âge de 46 ans. La maladie fatale, qui avait commencé avec un malaise survenu lors d’une partie de chasse quelques semaines auparavant, demeura mystérieuse : les médecins ne parvinrent pas à l’identifier. Le roi laissait trois fils ridiculisés par leurs épouses et dépourvus de descendance mâle, dans une conjoncture politique difficile. Châtiment divin ? Il s’en trouva pour le murmurer, assurément.

 

Julien Théry
archiviste paléographe
professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier

 

Voir Célébrations nationales 2003