Luc Bérimont

Magnac-sur-Touvre (Charente16 septembre 1915 - Amblaincourt (hameau de la commune d'Hermeray, Yvelines), 29 décembre 1983

En poésie aussi, le temps permet de remettre en perspective les parcours et les oeuvres et, passé les modes et les engouements circonstanciels, de reconsidérer leur présence et le poids de leur parole. Durant les trois dernières décennies, le goût poétique souvent régi par un formalisme froid, le refus du lyrisme et l’humeur noire ne pouvaient qu’ignorer l’oeuvre de Luc Bérimont tout entière portée par la foi en la poésie et un fervent appétit de la vie. L’heure est venue de la retrouver.

De son vrai nom André-Pierre Leclercq, Luc Bérimont naît en Charente au gré d’une migration contrainte et temporaire de sa famille en raison de la guerre. Mais c’est à Ferrière-la-Grande, près de Maubeuge, qu’il passe son enfance dans un univers rural humble, au plus près de la nature, un site originel qui sera l’arrière-pays de toute son oeuvre et donnera à son écriture cette inégalable sensibilité au monde naturel qui la caractérise. Ce n’est pas pour rien que le poète prend pour pseudonyme le nom d’une colline de son enfance, Bérimont.

Le jeune homme fait ses études au lycée de Maubeuge puis à la faculté de Lille où il obtient une licence en droit. De cette époque date son premier recueil Prairie bricolé avec un ami et qui lui vaut déjà le soutien de Paulhan, Giono et Max Jacob. Mobilisé en 1940, il imprime aux armées (sur la ronéo du colonel) Domaine de la nuit, préfacé par le sergent Maurice Fombeure. Démobilisé, il entre dans la Résistance et contribue à Poètes casqués de Pierre Seghers. Mais l’acte fondateur de sa vie en poésie est sans aucun doute en 1941 sa rencontre avec René-Guy Cadou et le groupe de l’école de Rochefort : il s’installe sur place dans une métairie. En 1944, Bérimont qui sera décoré de la croix de guerre rejoint la Première armée. Il créera bientôt une revue franco-allemande, Verger – Die Quelle. Le tournant de son existence, il le doit à Paul Gilson qui en 1948 le fait entrer au Poste parisien : durant trente ans, Luc Bérimont, de l’O.R.T.F. à Radio France, sera, en pionnier de la radio culturelle, un infatigable « passeur de poèmes » sur les ondes. Il crée plusieurs émissions dont la fameuse Fine fleur de la chanson française. C’est que, homme de partage, il ne se résigne pas à l’enfermement du poème dans le livre au profit de quelques-uns et veut par la chanson poétique toucher le plus grand nombre. Il accueille à son micro Brassens, Brel, Léo Ferré, Félix Leclerc et Barbara, entre autres. Ses propres poèmes seront chantés par Ferré, Catherine Sauvage, Marc Ogeret, Jacques Bertin.

Lorsqu’il meurt le 29 décembre 1983, Luc Bérimont, auteur d’une trentaine de livres de poésie et de cinq romans, couronné de nombreux prix, est une figure reconnue et respectée de la vie littéraire. Mais sans doute, comme Pierre Seghers, son activité de promoteur de la poésie, a, peu ou prou, fait de l’ombre à celle de l’écrivain. Or, l’édition récente aux Presses universitaires d’Angers de son oeuvre poétique complète permet de mesurer la constance, la cohérence et la singularité de son écriture. D’un lyrisme puissant, charnel, sensuel, la poésie de Bérimont chante toujours dans un rythme ample. Elle manifeste un exceptionnel talent de l’image, à la hauteur d’un Éluard ou d’un Cadou. Elle témoigne en outre d’une position existentielle qui rejoint de flagrante façon le questionnement d’aujourd’hui : inquiet de la « dénaturation » de l’homme, de sa séparation d’avec le monde premier, Bérimont, dont un des premiers livres s’intitule Les Amants de la pleine terre oppose à la « civilisation technologique » la nécessité vitale de retrouver un lien amoureux avec la terre. Inquiet, oui, mais d’une « anxiété heureuse », cet humaniste militant, homme « au coeur torrentiel » comme disait de lui Cadou, n’a eu de cesse de célébrer « le corps universel que nous cherchons », de nous inviter à renouer dans le tourbillon orphique du poème avec « l’évidence même », notre séjour premier, simple et naturel, sous le ciel, près de l’arbre et des herbes fragiles, dans la fraternité du pain partagé et du « vin mordu ». Voici bien une oeuvre pour notre temps, lucide sur nos défaites mais jamais en reste d’espoir généreux : « Il suffit d’un baiser qui réchauffe la neige… »

 

Jean-Pierre Siméon
écrivain
directeur artistique du Printemps des Poètes