Préface

 

Le centenaire de la Grande Guerre avait dominé, en 2014, de par la violence sans pareille de l’événement dont il s’agissait, l’éventail des commémorations que notre Haut comité avait proposées à la Ministre et, par son intermédiaire, à notre pays, dans son unité comme dans sa diversité. Pour l’année neuve qui s’ouvre, le foisonnement de la mémoire retrouve, comme chacun pourra en juger, la variété de ses équilibres.

Équilibres ? C’est un sujet de réflexion qui s’impose aux membres de cette institution, une fois qu’ils ont établi la liste des anniversaires sélectionnés, selon le classement qui la structure, non sans bien des débats animés et cordiaux parmi notre petite cohorte. Nous sommes attentifs, comme on pourra en juger, à faire place égale aux dimensions politiques, militaires, économiques, spirituelles, littéraires, artistiques, scientifiques et techniques de notre passé national – tout en sachant qu’il est parfois plus aisé de déterminer des moments précisément datés dans les deux premiers domaines que dans les autres, qui vivent sur des rythmes plus lents, que scandent moins nettement de grands épisodes, puisque beaucoup de choses majeures y circulent en profondeur avec des émergences moins aisément fixées dans le temps – même si les oeuvres qui les incarnent et les signifient
peuvent l’être, heureusement, fort bien.

Faisons confidence que nous divergeons régulièrement sur la question de savoir s’il faut privilégier, dans la chronologie mémorielle des personnalités majeures, leur naissance ou leur mort (le débat ne se dissolvant que dans le cas, hélas ! très rare, de celles qui sont mortes à cent ans…), certains considérant que la date du décès a plus de logique que celle d’une naissance qui ne portait pas en soi, en germe, le futur d’une oeuvre ou d’un rayonnement – il est vrai qu’en évoquant le brio des fêtes de 2002 autour de la trace primordiale de Victor Hugo, l’école adverse a repris aisément du poil de la bête…

Il est une observation sur laquelle, en revanche, nous nous rejoignons aisément : celle que chaque époque jetant sur le passé un regard original, différent de celui qu’ont eu nos prédécesseurs et de celui qu’auront nos successeurs, il faut admettre avec humilité, que dis-je ?, avec détermination ce relativisme inévitable et peut-être, au fond, bienvenu. Quand moururent Sully Prudhomme ou François Coppée (je parle au hasard, ils ne sont pas appelés ici par le millésime de leur naissance ou de leur disparition, et je ne veux pas susciter d’inutiles polémiques), leurs contemporains se seraient attendus à ce que leurs anniversaires fussent célébrés de manière bien plus tonitruante que notre Comité, reflétant une sensibilité collective, n’y pourrait songer aujourd’hui…

La question de la place des femmes dans notre passé national illustre tout à la fois l’inévitabilité de certains anachronismes et le devoir d’en limiter la portée car ils pourraient devenir ravageurs pour une juste compréhension de ce qui fut. On nous a incités, du dehors, à jeter sur elles une lumière plus vive que ce n’eût été la tendance jadis, compte tenu des combats actuellement en cours et des progrès déjà obtenus par les ardeurs efficaces du féminisme. Attentifs à tenir compte de cette aspiration contemporaine, nous n’avons pas moins résisté (sans nul clivage, je le souligne, entre les deux sexes, dans notre groupe, au contraire par un élan unanime) à la tentation de trop surévaluer rétrospectivement le rôle des femmes en des temps où elles étaient tenues, le plus souvent, partout, dans une situation de subordination qui limita leur influence dans les différents champs dont il nous revient de nous préoccuper. Cote mal taillée ? Peut-être. Nous l’assumons.

Ne faisons pas mystère, d’autre part, d’un ressort spécifique qui nous anime : la vitalité des appels qui nous viennent d’un peu partout pour nous inviter à considérer des anniversaires dont nous aurions pu, sans cela, sous-estimer ou même ignorer la portée. Car surgissent en grand nombre, nous l’observons couramment, des initiatives enracinées dans telle ou telle région, dans tel ou tel « pays » de notre France, dont la vigueur appelle de notre part toute la considération possible. Que par exemple une association des amis d’un personnage dont la mémoire, certes vivace, est de portée géographiquement limitée, requière le label que nous sommes à même d’accorder, voilà bien un fait qui appelle notre intérêt, que par conséquent nous prenons en compte volontiers. Notre réponse est sans complaisance pour des efforts de promotion à nos yeux farfelus, mais nous nous défendons aussi contre toute tentation de centralisation jacobine, sachant de quelle multiplicité l’histoire nationale a été nourrie d’âge en âge.

J’ai souhaité que les utilisateurs de ce guide – qui est soigneusement élaboré par une petite équipe fort méritante et dont le succès grandit d’année en année – connaissent quelque chose des interrogations qui sont parfois les nôtres et des réponses que nous leur apportons. La commémoration ne pourra jamais se prétendre une science exacte. Et peut-être, après tout, est-ce un de ses charmes ; son prix ne m’en paraît pas, dans une République résolue, dans une démocratie harmonieuse, diminué. À condition que soient dits clairement les intentions et les scrupules de qui les dessinent et les hiérarchisent. Il s’agit de bonne foi, en somme. Et de celleci au moins, cher lecteur, nous pouvons nous porter garants.
 

Jean-Noël Jeanneney
ancien ministre
membre du Haut comité des Commémorations nationales