Attribution du prix Nobel de physiologie ou médecine à François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod

Octobre 1965

L'’attribution en octobre 1965 du prix Nobel de physiologie ou médecine à François Jacob (1920-2013), André Lwoff (1902-1994) et Jacques Monod (1910-1976), fut une heureuse surprise ! Le précédentprix Nobel donné dans ces disciplines à un Français remontait à 1928 : il avait été attribué à Charles Nicolle pour ses travaux sur le typhus. Le prix Nobel de 1965 venait soutenir la politique de développement scientifique et technologique promue par le général de Gaulle depuis son retour au pouvoir en 1958.

L’Institut Pasteur où avaient travaillé ces trois chercheurs était une référence dans le domaine biomédical. Mais la signification des découvertes accomplies « sur le contrôle génétique de la synthèse des enzymes et des virus » était difficilement perceptible par le grand public, inconscient de la révolution qu’avait connue la biologie dans les années précédentes.

Le prix Nobel de 1965 récompensait une contribution importante à l’essor de la biologie moléculaire, cette nouvelle discipline qui visait à expliquer les phénomènes fondamentaux du vivant par la description des macromolécules qui y participent. Trois ans plus tôt, les prix Nobel de chimie et de physiologie ou médecine avaient sanctionné la découverte de la structure de l’ADN, le constituant des gènes, et des deux premières protéines à être décrites avec précision, dont l’hémoglobine.

Dans le prolongement des recherches entreprises par André Lwoff, François Jacob et Jacques Monod proposaient un modèle de régulation de l’activité des gènes, dit modèle « de l’opéron » : l’activité des gènes était contrôlée par des protéines qui se fixaient en amont de ces gènes et en bloquaient la copie en ARN (1). L’absence de ces ARN empêchait la synthèse des protéines nécessaires à l’accomplissement de certaines fonctions cellulaires.

Au passage, Jacques Monod et François Jacob avaient donné le nom d’ARN messager à ces ARN intermédiaires entre les gènes et les protéines, un nom encore utilisé aujourd’hui en biologie.

Ce modèle eut un impact considérable, non seulement parce qu’il fut rapidement confirmé, mais aussi parce qu’il permettait d’imaginer des réponses à une question posée par les généticiens depuis les années 1930 : comment se fait-il que les cellules d’un organisme comme un mammifère, qui possèdent toutes dans leurs noyaux les mêmes gènes, aient des structures et des fonctions si différentes ? Grâce à ce modèle, les biologistes moléculaires, qui avaient jusqu’alors surtout travaillé sur les bactéries et leurs virus, les bactériophages, se lancèrent dans l’étude des organismes multicellulaires et de leur développement embryonnaire, car ils se sentaient dorénavant suffisamment armés pour en affronter la complexité.

Le travail des biologistes français impressionna aussi par sa combinaison élégante d’approches biochimique (étude des protéines et des enzymes) et génétique. Il y avait en plus dans cette découverte une part de « hasard heureux », de sérendipité, qui frappa les esprits. André Lwoff et François Jacob étudiaient le phénomène de la lysogénie par lequel un bactériophage peut rester silencieux à l’intérieur d’une bactérie pendant plusieurs générations. Jacques Monod cherchait à comprendre comment une bactérie s’adapte à une nouvelle source nutritive. Les mêmes mécanismes moléculaires se montrèrent capables d’expliquer le comportement des deux systèmes, étudiés jusqu’alors de manière indépendante.

Le prix Nobel récompensait la collaboration étroite de trois scientifiques également brillants, mais très différents. L’oeuvre d’André Lwoff surprenait par sa diversité et sa richesse. À l’impulsivité et à la créativité de François Jacob s’opposaient la précision et la rigueur toute cartésienne de Jacques Monod. Derrière les scientifiques se cachaient des personnalités exceptionnelles. Sans soutien, André Lwoff avait su choisir des thématiques de recherches originales, et faire du « grenier » où il travaillait (le dernier étage d’un des bâtiments historiques de l’Institut Pasteur) un des pôles de la biologie moléculaire naissante, et le lieu de passage ou de séjour de nombreux chercheurs étrangers. Jacques Monod et François Jacob avaient tous deux pris d’énormes risques pendant la Seconde Guerre mondiale, le premier dans la Résistance intérieure, et le second dans les Forces françaises libres sous l’autorité du général de Gaulle. Aussi différents qu’ils fussent par le tempérament, tous partageaient les mêmes exigences intellectuelles et morales. Leurs travaux scientifiques, mais aussi leurs réflexions philosophiques et leurs engagements éthiques eurent, dans les années qui suivirent le prix Nobel, un impact considérable sur la biologie française, et plus largement sur toute la société. Jacques Monod publia en 1970 Le Hasard et la Nécessité (Paris, Le Seuil), ouvrage qui suscita un des derniers grands débats intellectuels de l’après-guerre en France. Il devint directeur de l’Institut Pasteur, fonction qu’il occupa jusqu’à sa mort en 1976. François Jacob entreprit l’étude moléculaire du développement embryonnaire de la souris et fonda une école de recherche dans ce domaine. Il fit aussi, grâce aux différents ouvrages qu’il publia, des contributions importantes dans le domaine de l’histoire et de la philosophie des sciences (La Logique du vivant, Paris,  Gallimard, 1970 ; Le Jeu des possibles, Paris, Fayard, 1981).

 

Michel Morange
professeur de biologie, ENS
et université Paris-VI-Pierre-et-Marie-Curie

 

1. ARN : acide ribonucléique, molécule biologique. 

Voir Célébrations nationales 2002

Voir aussi la généalogie de Jacques Monod disponible sur Geneastar, un service de Geneanet