Début de la rédaction de la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin

1265

Il y a 750 ans, Thomas d’Aquin (vers 1226-1274) entreprenait d’écrire la Somme de théologie pour présenter, de manière organique, l’ensemble de la doctrine chrétienne. L’ouvrage n’était pas destiné à l’enseignement dans les universités, mais à l’instruction de jeunes clercs, à la formation continue de religieux, de prêtres, et aussi de laïcs, qui fréquentaient les écoles des couvents. Ces lieux d’enseignement déploraient l’absence de manuels de théologie bien structurés et clairs. La Somme répond à ce besoin et de manière originale.

En quoi consiste sa nouveauté qui fit sensation chez les contemporains ? Convaincu que toute vérité dérive de Dieu, Thomas d’Aquin bâtit son ouvrage sur la révélation biblique et la tradition chrétienne, mais il commente aussi les oeuvres d’Aristote, pour s’en servir dans l’élaboration de sa théologie. Il prend en compte également la philosophie d’autres penseurs grecs, arabes et juifs. Suivant son maître Albert le Grand, Thomas d’Aquin renouvelle ainsi la théologie, grâce à la pleine confiance qu’il accorde à l’intelligence humaine. Cela apparaît éminemment dans la partie de la Somme consacrée à l’étude de l’homme et de son agir, mais d’abord dans la manière dont il élabore sa théologie.

Le mot « somme » désigne un genre littéraire très particulier. Dans une « somme », la doctrine est organisée de façon systématique selon un plan propre à l’auteur, et les sujets abordés sont étudiés de façon plus concise que dans les traités consacrés aux mêmes sujets. S’ajoute à cela que, dans la Somme de théologie, se trouvent de nouveaux arguments par rapport à des prises de position antérieures.

La Somme se compose de trois grandes parties, régies par la notion de théologie, étudiée au tout début. Celle-ci est, selon Thomas, une participation à la science de Dieu lui-même et donc le but de la théologie sera de connaître, de façon évidemment partielle, ce que Dieu connaît de lui-même et du monde. Ce but de la théologie de Thomas donne une forte unité à toute la Somme, qui apparaît ainsi très solidement bâtie, ses parties étant profondément reliées les unes aux autres.

La première partie de la Somme est ainsi consacrée à la connaissance de Dieu en lui-même, en tant qu’il est Un et en tant qu’il est Trinité de personnes, et elle s’achève avec l’étude de l’agir de Dieu, de son acte de création et de son gouvernement du monde, et elle s’applique, en particulier, à la considération de la nature humaine, en tant que créée par Dieu.

La deuxième partie est consacrée à l’agir de l’homme en tant que créature à l’image de Dieu. En raison de cela, l’homme possède, comme Dieu, une nature intellectuelle et une volonté, selon lesquelles il agit librement. Grâce à ces qualités naturelles et à l’assistance divine, il discerne le but de sa vie et les moyens d’y parvenir. Il s’y porte par sa volonté. La liberté de l’homme est constitutive de son être : Dieu lui-même la respecte faute de quoi il détruirait sa propre image.

Pour Thomas d’Aquin, Dieu seul peut combler le désir infini de connaissance, d’amour et de bonheur dont l’être humain est porteur. Mais pour atteindre cette fin, l’homme doit agir en homme, conformément à sa dignité, à la fois divine et humaine. Divine, car la vocation de l’homme est de participer par grâce à la nature divine. Humaine, car, créée à l’image de Dieu, sa propre nature est en elle-même déjà reflet de l’être divin. Thomas d’Aquin ne réduit pas l’image à une empreinte. Elle est un dynamisme, une ressemblance à parfaire. Pour cette raison, il consacre une grande partie de sa morale à montrer comment les passions de l’homme sont à la base du dynamisme vertueux, permettant à l’humain de s’épanouir et de se réaliser, en tant qu’individu et en tant que membre d’une communauté sociale et politique.

Cette partie de la Somme contient, en particulier, un traité sur la justice qui a eu un succès extraordinaire à partir du XVIe siècle, avec la découverte du Nouveau Monde. Les commentaires de ce long traité ont servi à poser les bases de ce que nous appelons aujourd’hui le « droit international ».

La troisième partie de la Somme, restée inachevée à cause de la mort de Thomas d’Aquin, est consacrée à l’identité du Christ et à sa vie sur terre, comme modèle pour que l’homme atteigne sa fin, la vision bienheureuse de Dieu, et comme grâce communiquée par les sacrements de l’Église, dont l’examen fait suite aux questions sur le Christ.

L’unité de l’ouvrage est ce regard sur Dieu, considéré d’abord comme principe d’où les créatures procèdent (exitus/sortie) et ensuite comme fin vers laquelle celles-ci retournent (reditus/retour).

Quand, en 1265, Thomas d’Aquin décide d’écrire la Somme de théologie, il avait déjà acquis une solide expérience d’enseignement, d’abord comme assistant de maître Albert le Grand à Cologne (1248-1251), ensuite à l’université de Paris (1251-1259) et en Italie, où il enseigne de 1259 à 1268. Il avait aussi déjà produit d’importants ouvrages, comme le commentaire des quatre livres des Sentences, un ensemble de questions portant sur des thèmes majeurs de la foi chrétienne, intitulé De la vérité, un commentaire du livre de Job, chef-d’oeuvre à la fois d’exégèse biblique et de théologie de la Providence, et il venait d’achever la Somme contre les gentils, un ouvrage de sagesse, destiné aux chrétiens et aux non-chrétiens. La Somme de théologie est donc une oeuvre de maturité, à laquelle Thomas d’Aquin consacra une grande partie de ses énergies, même quand il était surchargé de travail en tant que professeur de l’université de Paris pour la deuxième fois (de 1268 à 1272). À juste titre c’est l’ouvrage qui a le plus fait connaître la pensée de Thomas d’Aquin et l’a rendu fameux. Peu à peu, la Somme a fait l’objet de commentaires remarquables, d’un point de vue théologique mais aussi philosophique, souvent issus de l’enseignement universitaire et témoins, à différentes époques, de la fécondité de la pensée de Thomas d’Aquin.

En prenant aujourd’hui la Somme de théologie entre nos mains, nous sommes devant un ouvrage emblématique d’une époque de l’histoire de la pensée humaine, le XIIIe siècle, exemple d’une rencontre heureuse du christianisme avec les cultures païenne, arabe et juive. Le lecteur d’aujourd’hui goûte la pénétration intellectuelle de ce monument de la sagesse humaine, à la fois enraciné dans la pensée antique et fécond pour la réflexion à venir.

 

Adriano Oliva, OP
docteur en théologie,
président de la Commission léonine chargée de la traduction des oeuvres de saint Thomas d’Aquin,
chargé de recherche au CNRS,
laboratoire d’études sur les monothéismes