Création de la Manufacture des glaces devenue Saint-Gobain

Octobre 1665

Les débuts de la Manufacture des glaces, créée en 1665 par Jean-Baptiste Colbert pour contrer la suprématie vénitienne dans le domaine de la « glace » (verre de grande qualité servant à fabriquer les miroirs), sont assez rocambolesques. Des capitaux privés, provenant pour une part de la clientèle de Colbert, sont le socle de la nouvelle Manufacture des glaces. Si le monopole et les exemptions de taxes accordés à la Manufacture sont des atouts considérables, le montage de capitaux est instable et les secrets de fabrication sont difficiles à arracher aux Vénitiens… Malgré ses débuts laborieux, la Manufacture du XVIIIe siècle connaît un essor remarquable des ventes : le miroir reste un objet de luxe mais devient plus accessible à toute une frange de la population. Par ailleurs, s’il reste un objet personnel, il est désormais également une pièce d’un dispositif décoratif, avec la généralisation de la glace trumeau, rendue possible par un nouveau procédé : le coulage en table inventé dans les années 1680 et exploité sur le nouveau site de la Manufacture qui se trouve à Saint-Gobain, en Picardie.

 

Du XVIIIe siècle, Saint-Gobain va garder plusieurs traits qui vont dessiner les contours de l’entreprise du XIXe siècle : une direction collégiale très marquée (les statuts de la société anonyme de 1830 donnent le pouvoir davantage au conseil d’administration qu’au président), un actionnariat de familles, les banquiers protestants du XVIIIe étant remplacés par les familles catholiques de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie, une prise en charge de tous les aspects de la vie des ouvriers qui atteint son apogée pendant la présidence d’Albert de Broglie, conseillé par Augustin Cochin, chantres tous deux du catholicisme social.

 

De manière provocatrice, on pourrait dire que les procédés de fabrication de la glace ne subissent pas d’évolution fondamentale jusqu’au début du XXe siècle : comme au XVIIIe, on fait fondre à très haute température les matières premières dans des pots dont le contenu est ensuite versé sur une table métallique puis laminé par un rouleau. Les perfectionnements du XIXe siècle concernent surtout les fours (apparition du four Siemens) et la mécanisation des longues opérations de douci (abrasion de la glace pour la rendre plane) et poli (pour lui donner sa transparence). La glace, plus épaisse et plus régulière que le verre à vitres, connaît au XIXe siècle un âge d’or dû en particulier à la multiplication des édifices publics qui ont recours à de grandes surfaces vitrées, comme les halles ou les gares. La glace n’est en effet plus seulement destinée aux miroirs.

 

C’est au début du XIXe siècle qu’intervient la première grande diversification. Saint-Gobain se dote d’une soudière pour ses propres besoins (le verre étant fabriqué à base de soude, de sable et de chaux) et a rapidement l’idée de commercialiser l’excédent. En 1872, la fusion avec la société Perret-Olivier, premier producteur français d’acide sulfurique, conforte Saint-Gobain dans cette activité dont les engrais sont un débouché intéressant qui fera connaître le nom de Saint-Gobain dans les campagnes. La raison sociale de Saint-Gobain est pendant plus d’un siècle : « Manufacture des glaces et produits chimiques de Saint-Gobain, Chauny et Cirey. » À la fin du siècle, le chiffre d’affaires de Saint-Gobain se répartit à égalité entre le verre et la chimie.

 

L’histoire du XXe siècle est marquée par l’accélération du temps et par l’extension du domaine de la lutte ! Saint-Gobain qui était présent en Allemagne depuis 1857 s’implante en Italie (1888), en Belgique (1898), aux Pays-Bas (1904) et en Espagne (1905). Au sortir de la Première Guerre mondiale qui a beaucoup éprouvé la branche verrière, tandis que la branche chimique était mise au service de l’effort de guerre, Saint-Gobain, met en oeuvre une véritable politique de recherche, avec des laboratoires dédiés, et s’engouffre dans tous les secteurs verriers : verre creux (bouteilles), verres spéciaux (optique, création de la société Pyrex), fibre de verre… tandis que de nouveaux procédés rendent la distinction entre glace et verre à vitres moins pertinente. Par ailleurs, la coulée continue est mise au point, qui permet de fabriquer du verre en grandes quantités plus rapidement. Grâce à l’invention de la glace trempée (brevet Sécurit), Saint-Gobain conquiert le marché naissant de l’automobile. Il renforce sa présence dans le bâtiment, l’architecture moderne faisant la part belle au verre. Saint-Gobain surmonte la crise des années 1930 puis la guerre et retrouve la croissance dans les années 1960 grâce au verre plat et à la laine de verre (Isover). C’est à cette époque que le procédé révolutionnaire du float (verre flottant à la sortie du four sur un bain d’étain rendant inutiles les opérations de douci et de poli), toujours en vigueur aujourd’hui, est mis au point par le rival Pilkington. Après l’OPE (offre publique d’échange) manquée de BSN (Boussois-Souchon-Neuvesel) sur Saint-Gobain, le groupe qui est en difficulté sur le plan financier s’allie en 1970 à l’entreprise Pont-à-Mousson (PAM), fabricant de tuyaux de fonte.

 

S’ouvre une nouvelle période, celle des capitaines d’industrie : Roger Martin, venu de PAM, réorganise le nouveau groupe issu de la fusion et cède plusieurs activités dont la branche chimie Péchiney-Saint-Gobain. Roger Fauroux assure pour sa part la délicate période de la nationalisation qui s’ouvre en 1982. Jean-Louis Beffa, nommé président en 1986, a pour première mission la privatisation, qui est un grand succès. Il internationalise le groupe (on passe de dix-huit à soixante-quatre pays) et le diversifie avec l’acquisition majeure de Poliet (réseaux Point.P et Lapeyre) qui fait entrer Saint-Gobain dans le monde du négoce de matériaux de construction (45 % du chiffre d’affaires aujourd’hui). Pierre-André de Chalendar, qui préside le groupe depuis 2010, centre la stratégie sur l’habitat avec un portefeuille très diversifié de produits dans lequel le verre ne représente plus que 12 % du chiffre d’affaires.

 

Saint-Gobain a accompli bien des révolutions depuis 350 ans mais en douceur, avec des dirigeants souvent issus du groupe et des salariés (qui détiennent aujourd’hui 7,5 % du capital) particulièrement attachés à leur entreprise. Saint-Gobain envisage l’avenir avec la sérénité et la philosophie de ceux qui ont traversé les siècles, les révolutions politiques et industrielles, les guerres, et qui ont su changer avec le monde qui les entourait sans se renier.

 

Marie de Laubier
archiviste paléographe
conservateur général des bibliothèques
directeur des relations générales de Saint-Gobain