Parution du premier numéro du Canard enchaîné

10 septembre 1915

Le 10 septembre 1915, le rédacteur Maurice Maréchal et le dessinateur Henri-Paul Deyvaux-Gassier, dit H.-P. Gassier, font paraître le premier numéro du Canard enchaîné, dont le nom est choisi par autodérision et en référence à la censure qui sévissait alors. Ils entendent lutter contre la propagande belliciste et rompre avec les pratiques qui déshonorent la presse française. Très vite, le journal se signale par son ton ironique et mordant, l’abondance de ses dessins, l’absence de publicité. Dans l’entre-deuxguerres, Le Canard est pacifiste, anticlérical, antiploutocrate et flirte avec l’antiparlementarisme. Son aveuglement devant la menace hitlérienne le conduit à adopter une position intransigeante, « pacifiste intégrale » quoique regardant avec sympathie du côté du parti communiste. En juin 1940, après l’invasion de la France par les troupes allemandes, Maurice Maréchal saborde son journal (le dernier numéro est daté du 6 juin) et quitte Paris pour le sud de la France. Il meurt en 1942. L’équipe s’est dispersée, le journal ne reparaîtra pas de toute la guerre malgré les pressions allemandes exercées sur Jeanne Maréchal, la veuve du fondateur.

Le premier numéro de l’après-guerre paraît le 6 septembre 1944. Il est composé par les anciens du journal, auxquels viendront s’adjoindre quelques nouveaux. Pierre Bénard puis Ernest Raynaud (dit Tréno) assument la rédaction en chef sous la direction de Jeanne Maréchal. Le redémarrage du journal est un franc succès, puis la tendance s’inverse. L’anticonformisme du journal ne passe pas à l’époque de la guerre froide, moment de bipolarisation extrême de la vie politique française. Le Canard enchaîné est alors en grand danger de disparaître et des propositions de rachat sont faites que Jeanne Maréchal repousse.

Les lecteurs reviennent du fait des guerres de décolonisation qui poussent vers l’hebdomadaire satirique un public avide d’informations et de commentaires anticonformistes. Sous l’impulsion d’une nouvelle génération de journalistes, le journal prend le tournant de l’information exclusive, confidentielle, en provenance de milieux qui lui étaient jusque-là fermés (armée, partis politiques de droite). Le journal adopte une position d’opposant résolu à la politique menée par les dirigeants de la Ve République et « sort » un grand nombre d’enquêtes retentissantes dans les années 1960 et 1970. Après la mort de Jeanne Maréchal, en 1967, suivie de celle de Tréno deux ans plus tard, c’est Roger Fressoz qui prend la direction du journal. Le capital a été redistribué de manière à rendre les collaborateurs du Canard propriétaires de leur journal. Les lecteurs suivent, en masse, cette évolution. Le tirage atteint un pic historique en 1981 avec 730 000 exemplaires tirés en moyenne hebdomadaire. Les années qui suivent sont moins brillantes. Le journal perd au début des années 1980 un grand nombre de lecteurs, certains l’accusant de complaisance avec le pouvoir socialiste, d’autres d’une excessive sévérité.

En dépit des critiques et de quelques procès (le plus souvent gagnés), Le Canard enchaîné poursuit son chemin, sous la conduite de son nouveau directeur (depuis 1992), Michel Gaillard. « Garde-fou de la République », comme le désignait son défunt directeur Roger Fressoz, Le Canard, journal unique au monde, continue d’exercer en France, à sa manière souriante et parfois grinçante, un véritable magistère moral.

 

Laurent Martin
professeur d’histoire à l’université Paris-III-Sorbonne-Nouvelle