Jean Sully Mounet, dit Mounet-Sully

Bergerac (Dordogne), 28 février 1841 - Paris, 1er mars 1916

Mounet-Sully (1) qui meurt ! Même dans le fracas du canon de Verdun, une telle mort fait l’effet d’une cathédrale qui s’écroule ! »

Maurice de Waleffe

Le 6 mars 1941, et pour la première fois de son histoire, la Comédie-Française, qui a pour tradition de ne célébrer que ses auteurs, rendait un hommage solennel à l’un de ses plus illustres acteurs disparus. Mais pour les générations actuelles, si souvent curieuses et satisfaites d’elles-mêmes, il leur faudra faire voeu d’humilité si elles souhaitent appréhender la mémoire retrouvée de Mounet-Sully et, à travers elle, une certaine idée de la vocation artistique. Le désormais célèbre Paris 1900, film documentaire réalisé par Nicole Vedrès en 1946, résume admirable ment, à travers la voix du narrateur Claude Dauphin, l’impact de ce monstre sacré sur la critique et l’incons cient collectif : « Mounet-Sully est plus qu’un acteur, plus qu’un artiste, c’est un dieu qui règne sur le peuple ! » Mais ne nous y trompons pas, si cette citation prête à sourire, elle n’en demeure pas moins révélatrice de la véritable nature de l’engagement de cet enfant de Bergerac pour le théâtre. Car Mounet-Sully n’est pas un acteur comme les autres, il conçoit le théâtre comme un sacerdoce et la représentation théâtrale, en l’occurrence le drame et la tragédie, comme une véritable cérémonie. Comment espérer incarner toutes les grandes valeurs censées donner un sens à l’existence, la Patrie, l’Amour, l’Honneur, le Devoir, le Sacrifi ce, si l’on ne se sent pas soi-même « touché » au plus profond de l’âme ? Pour que s’opère auprès du public une véritable catharsis, l’acteur tout entier doit se dépouiller de son individualité. C’est ainsi qu’« aux soirs d’inspiration heureuse, Mounet-Sully atteignait le surhumain. Il “dépassait” l’art théâtral. Se désincarnant à demi, chaque fois qu’il jouait, par de longues, d’ardentes méditations, il appelait en lui, littéralement, et faisait revivre à travers son apparence corporelle l’âme même des héros légendaires, des prophètes et des martyrs (2). »

C’est dans cette constante « lutte avec l’ange » que, pendant près d’un demisiècle, Mounet-Sully, que sa mère eût souhaité voir devenir pasteur, animé par une passion et une foi hors du commun, « interprétera tous les lyrismes, tous les tourments, toutes les séductions de l’amour ». Sa grande beauté, sa voix ample et mélodieuse ont irrévocablement marqué de leur empreinte les personnages d’Hamlet, de Polyeucte, d’Hernani, de Ruy Blas… Avec OEdipe roi, qu’il incarne pour la première fois en 1888 à Orange, il touche au sublime et ouvre enfi n un horizon glorieux aux destinées du Théâtre antique.

Le répertoire classique et romantique demeure à jamais hanté par les fantômes de Mounet-Sully. Par la nature de sa personnalité, en faisant retrouver au théâtre ses liens avec les cérémonies sacrées, Mounet-Sully devient à lui seul une synthèse d’art, passé, présent et futur.

 

Frédérick Sully
arrière-petit-fils de l’artiste
spécialiste du cinéma des frères Mounet

 

1. Entré à la Comédie-Française en 1872, il en est sociétaire en 1874 et doyen de 1894 à 1922.

2. Béatrix Dussane, "Célébration à la Comédie-Française du centième anniversaire de la naissance de Mounet-Sully", L'Illustration, 22 mars 1941