Contenu éditorial simple : La Provence malade la peste : la grande épidémie de 1720

Le 25 mai 1720, arrive à Marseille, premier port du royaume, un navire en provenance du Levant, Le Grand-Saint-Antoine, chargé d'étoffes et de balles de coton destinées à la foire annuelle de Beaucaire qui s'ouvre à la fin juillet. Pendant la traversée, un passager et des membres de l'équipage sont morts, et à Livourne, sa dernière escale, les autorités lui ont interdit l'accostage. La quarantaine, qui fait partie du strict dispositif sanitaire mis en place par la ville régulièrement touchée, comme Avignon en 1522 ou Nice en 1631 par des flambées de peste, est pourtant brève et s'effectue non pas au large, sur les îles du Frioul, mais au-delà de l'enceinte, aux nouvelles infirmeries, où se multiplient les décès. Le 20 juin, la ville est touchée : Marie Dauplan, dite la Jugesse, meurt en quelques heures avec un charbon sur la lèvre et malgré les mesures prises par les autorités, l'enfermement des malades et les inhumations des corps dans de la chaux vive, des cas de fièvre maligne et de fièvre contagieuse ou pestilentielle, mortelles, se déclarent pendant tout le mois de juillet, sans  que les médecins ne se prononcent sur un réél diagnostic. A la fin du mois, le Parlement de Provence interdit tout commerce avec Marseille attendu le soupçon de peste. Près d'une centaine de postes, gardés par des soldats et des paysans, sont répartis tout autour de la ville, sur les territoires des communes voisines. Il est trop tard : semblable à une étincelle de feu qui brûle insensiblement et cause enfin un incendie affreux, note un consul de La Valette, le terrible fléau de la peste va ravager la Provence et le Languedoc entre 1720 et 1722.

 

Carte de la Provence divisée en ses vigueries et
bailliages par Bailleul le jeune, XVIIIe siècle

S'enfermer

Devant la menace, les communautés s'enferment : Brovès mure certaines avenues et établit des guérites pour les sentinelles, Toulon, prévenu le 11 juillet d'une possible épidémie à Marseille, refoule immédiatement les barques arrivant de la ville et les chasse grâce aux vaisseaux de guerre présents dans la rade. Des lignes de surveillance sont établies vers Carcès et Le Cannet, des personnes suspectes sont aussitôt mises en quarantaine et Fréjus rompt tout commerce avec Vidauban. A Aix, sont organisées une stricte surveillance aux portes de la ville et une garde bourgeoise pour contrôler les entrées et les sorties, comme dans la vallée du Queyras, au lieu apellé le Pont de la Chanallète. Dans le Languedoc, les consuls de Roquebrun ordonnent que des barrières soient installées autour de la ville pour empêcher les vagabonds, qui pourraient apporter la maladie, d'y entrer ; à Saint-Pons de Thomières, les brèches des remparts sont réparées, les portes murées ou fermées à clef et personne ne peut entrer dans la ville, même pas le grand vicaire de l’évêque qui, malgré ses menaces et ses prières, se voit obligé de loger à l'extérieur de l'enceinte dans un bâtiment dédié à la quarantaine, comme à Cannes dans la chapelle Saint-Cassien où sont recueillis des voyageurs venant de Marseille et des marchands retournant de la foire de Beaucaire. De nouveaux chemins sont tracés pour donner passage aux étrangers à Pignans, surveillés à Vérignon par deux hommes fixés dans une auberge placée sur la route, et Draguignan démolit des maisons en ruine disséminées autour de la ville qui auraient pu servir de retraite aux passants suspects. Les frontières naturelles, comme le canal de Craponne ou la Durance, sont particulièrement contrôlées : à Cadenet, des gardes examinent tous les billets de santé et marchandises qui [passent] au bac, secondés par des intendants de santé et des capitaines de santé comme Charles-Félix Béraud, commandant entre 1720 et 1721 de tous les postes établis long de la Durance depuis le terroir de Lauris jusqu'à celui de Pertuis. Béraud et ses successeurs n'ont-ils pas réussi à clore l'espace dont ils avaient la charge ? Après l'épidémie, le passeur du bac demande le prix de la corde de son bateau, coupée pendant la peste. La crainte de la contagion est telle que le Comtat Venaissin, après avoir interdit la communication avec la Provence et l'entrée sur les terres de la Légation, va jusqu'à construire un mur encore visible de nos jours, le mur de la peste, financé par un impôt spécial que doivent notamment payer les docteurs de l'Université d'Avignon.

Vue aérienne du mur de la peste et de
deux corps de garde dans les environs
de Cabrières-d'Avignon
© Monuments historiques

Pour éviter la propagation de l'épidémie au reste du pays, le Régent ordonne dès le 14 septembre le blocus de la Provence entre la mer, le Rhône et la Durance et arrête  un règlement en XXVI articles sur les précautions à prendre dans le Royaume à l'occasion de la peste de Marseille. Aussi Lyon et les les intendants de Bordeaux prennent-ils les mesures usitées en pareil cas, tandis que Dijon ordonne des règlements de police et qu'à Poitiers, les chanoines de Saint-Pierre-le-Puellier commandent un poste de garde établi en raison de la peste du Midi. La peur gagne également l'Europe : en Espagne, toutes les marchandises déjà arrivées de Marseille et des ports de la Méditerranée sont enregistrées et scellées, le duché de Savoie interdit le commerce avec les pays étrangers, en raison de la peste de Marseille et les ministres anglais édictent dès fin août 1720 des precautions against Marseilles plague.

Registre de la Chambre de commerce
de Guienne
:mise en place d'un cordon
sanitaire à l'entrée de la Gironde, 1721
©AD 33

Fuir

Beaucoup ont fui dès la menace connue, bien avant l'établissement des cordons sanitaires : des Toulonnais sont retranchés sur l'île de Sainte-Marguerite tandis que ceux qui le pouvaient se sont refugiés dans leurs bastides. Malgré les milices armées de fusils payés par les communautés et l'envoi de troupes par le Régent, les lignes sont facilement franchies par la population affolée, comme ces habitants de Vitrolles réfugiés sur le plateau de l'Arbois voisin ou la demoiselle Balme, veuve depuis environ dix jours du sieur Beuf, habitant à Marseille, arrivée à sa bastide d'Auriol en août 1720  avec ses deux enfants et deux servantes, ayant passé par des chemins inconnus et sans s'être présentée à la garde. Les autorités ne sont pas en reste :  tout déserte, tout abandonne, tout fuit, note un procureur marseillais. L'assemblée des États de Provence décide que si la peste se déclarait à Aix, elle transférerait son siège au lieu où se fixerait l'intendant pour donner des ordres à toute la province et quelques cas ayant été signalés à Saint-Rémy, les procureurs du pays se transportent aussitôt au monastère de Frigolet, dans les environs de Barbentane, où ils rejoignent le premier président du Parlement afin de prendre avec lui les mesures les plus promptes pour le bien de la province. Près de Toulon, l'officier des vaisseaux du Roi Joseph de Thomas, seigneur de La Valette, s'y fait opportunément affecter pour contenir les soldats de la marine qui s’y trouvent. D'autres, moins célèbres que Mgr Belzunce ou le chevalier Roze, comme le marquis de Vauvenargues, premier consul d'Aix, ou Jean-François Bouyon, notaire royal et greffier au conseil de la communauté de La Valette, restent sur place et sauvegardent la légitimité du pouvoir religieux et séculier, largement discréditée par la fuite des élites. Le premier consacre tous ses soins à la ville et à la province pendant l'épidémie et s'en voit récompensé par l'attribution d'une rente viagère ; Bouyon, bien qu'enfermé à l'hôtel de ville, est atteint de la contagion dont il guérira. Les failles de la surveillance sont aggravées par l'inconséquence des décisions prises : Marseille a chassé les mendiants étrangers et les États de Provence demandent en août à la Cour, puisque la contagion n'a encore envahi que Marseille et deux villages, que les communications ne soient pas coupées entre la Provence et le Dauphiné, avant de prescrire de recevoir partout sans difficulté les personnes munies de certificats de santé et d'en dispenser les personnes venant de localités non contaminées. Quant aux habitants de Berre, pourtant proche de Marseille, il leur est accordé la libre pratique au plus fort de l'épidémie.

 

Paroisse catholique de Pertuis : liste
des victimes de la peste entre le 25
septembre 1720 et 10 mai 1721
© AD84

Mourir

Des familles entières disparaissent, comme les Augias, propriétaires d'une bastide dans le territoire de Toulon, qu'un parent tente de s'approprier après l'épidémie. Mgr Belsunce, l'évêque de Marseille, parcourt inlassablement les rues encombrées de cadavres pour donner l'absolution aux mourants et à Avignon, le nombre quotidien de morts est tel que les curés ne peuvent respecter les ordonnances de l'archevêque relatives à l'inscription des victimes sur les registres paroissiaux ; aussi le prélat leur demande-t'il de distinguer au moins la saison liturgique du décès, à défaut d'en savoir la date exacte. L'enquête menée par les États de Provence auprès des communautés après l'épidémie, les dépenses entamées pour les inhumations et les registres paroissiaux, dans lesquels ont été établies des listes de victimes permettent de saisir l'ampleur de la catastrophe : à Martigues, sur 5886 habitants recensés en 1716, 2510 sont emportés, à Aubagne, 2114 sur les 3980. Forcalqueiret est peuplé de 230 habitants lorsqu'il est touché par la peste en mai 1721 : le village n'en compte plus que 50  le 29 novembre suivant.  A Saint-Martin-de-Castillon, la maladie frappe indifféremment les prêtres, l'apothicaire, le chirurgien, les bouchers et boulangers et ceux qui allaient distribuer des vivres aux habitants ;  à Aix, le sieur Imbert, orfèvre,  à Marseille, un père capucin, Clasel de Saint-Martin, et Marguerite Granet, âgée de 80 ans, une indigente. Les malades ont à peine le temps de dicter leurs testaments, le plus souvent aux religieux qui les veillent, comme aux Infirmeries d'Arles, car les notaires font également partie des victimes : l'étude marseillaise Dubost-Jourdeneaud-Rouvier ne rédige ainsi aucun acte entre le 21 août et le 22 novembre 1720, pendant la période de peste. La vie s'est arrêtée : à l'Université d'Avignon, les cours sont annulés et les fonctions publiques suspendues, le tribunal de commerce de Marseille ne fonctionne pas et la Cour des comptes ordonne même qu'un savetier emprisonné pour rébellion depuis 10 mois soit libéré provisoirement, jusqu'à ce que les malheurs des temps présents et la peste permettent de faire contre lui la procédure ordinaire, laquelle procédure n'a pas été encore commencée.

Appel des échevins marseillais
pour aider à l'inhumation des
victimes le 3 septembre 1720

L'étude des charniers, de grandes fosses creusées en catastrophe dans lesquelles les victimes ont été entassées et couvertes de chaux vive, témoigne également de la violence de l'épidémie, les positions inhabituelles des corps révélant la hâte avec laquelle les fossoyeurs, les corbeaux, s'en sont défaits, comme cette femme traînée sans ménagements par les mains avant d’être abandonnée parmi plus de deux cents autres cadavres. La contagion est en effet foudroyante : la peste est à Forcalqueiret le 27 mai et Sainte-Anastasie-sur-Issole, distant de 4 kms, touché le 10 juin, malgré les mesures prises. Marseille perd 1000 habitants par jour au pic de l'épidémie, les corbeaux, particulièrement exposés, ne [durant] pas seulement 2 jours, écrit le procureur marseillais. La ville, devant l'accumulation des corps et la raréfaction des apprentis croque-morts, qu'il faut prendre de vive force, fait d'abord appel aux bonnes volontés puis aux forçats et aux Turcs invalides auxquels on promet la liberté, comme à René Clairet, condamné aux galères, élargi en décembre 1722 pour avoir servi de corbeau et avoir inhumer les cadavres. Le chevalier Roze dégage ainsi l'esplanade de la Tourette, encombrée de 2000 cadavres en décomposition avec 100 galériens et 40 soldats volontaires : il n'y aura que 5 survivants.

Michel Serre, La Scène de la peste de 1720 : épisode de
la Tourette, vers 1725

Ceux qui échappent à la maladie assistent à des scènes d'apocalypse, les bûchers allumés dans les rues, la puanteur des pesteux et les cadavres, que se disputent les chiens, jetés par les fenêtres. Cette proximité avec la mort provoque un débordement général, une licence effrénée, une dissolution affreuse, qui indignent les bien-pensants encore en vie. 200 habitants de Mallemort armés de fisils attaquent le 7 octobre 1720 leurs voisins de Mérindol descendus sur les rives de la Durance en crue mettre leurs barques à l'abri ; à Salon, des agents des États de Provence venus effectuer leur quarantaine reçoivent des pierres et des coups de bâton pour les empêcher de rentrer dans la ville. Il ne se trouve plus de pitié en tems de peste, déplore le procureur marseillais : les malades sont abandonnées par leur famille, sans aide ni secours, livré à la faim [et] à la soif, achevés par les corbeaux, les enfants trouvés près du cadavre de leur mère laissés par peur de la contagion et les maisons pillées, comme en témoignent un procès en paiement d'objets mobiliers pris pendant la peste intenté par noble Jean François de Ferry, verrier, à la communauté de La Roquebrussanne et l'exécution à Noves du parfumeur Dominique Martin, pour avoir volé des linges chez un malade hospitalisé.

Survivre

Devant la catastrophe, les communautés s'organisent, comme Marseille qui met en place un réseau d’hôpitaux de peste et de maisons de convalescence réservées à la quarantaine, aménagées dans des couvents. Le Régent envoie des médecins et des apothicaires pour aider ceux déjà sur place, Chicoyneau, Verny et autres aussi connus, venus de la faculté de médecine de Montpellier, côtoyant ainsi à Marseille MM. Thomas, Geoffroy, Laffitau, Fleuriot, Colignon etc. L'entraide est également de mise : à Salon, un chirurgien de Lançon soigne les malades aux côtés des sieurs Daniel et Chrétien, Boissin et Aublet et les secours arrivent aussi de l'étranger, comme Antoine Mulshenoge, un médecin allemand établi à Aix pendant la peste, peut-être grâce à la campagne de recrutement lancée par les autorités. États et rôles des soignants sont scrupuleusement tenus par les commununautés et les États de Provence car ils seront tous rétribués et récompensés une fois leur service terminé, comme les infirmiers, infirmières et corbeaux qui sont partis de Toulon le 17 juillet 1721 pour aller à Arles, le sieur Cauceris, qui a pendant la peste rempli les fonctions de directeur des infirmeries d'Aix ou Antoine Pomme, qui reçoit des consuls d'Orgon des lettres de maîtrise de pharmacien et l'autorisation de tenir boutique pour s'être dévoué au service des contagieux pendant la peste. On pense la maladie contagieuse par la propagation du souffle du malade dans les airs et par les objets qu'il a manipulés, notamment les étoffes ; on s'en défend avec du vinaigre, on la soigne avec du tartre émétique ou de la thériaque à Noves, les hardes et meubles des victimes sont jetés au feu, Saint-Saturnin-les-Apt allant jusqu'à brûler les tissus et surveiller les ateliers des cardeurs. Tout est soigneusement répertorié : la paroisse marseillaise des Accoules établit ainsi pendant l'épidémie le rôle de ce qu’on nous a brûlé. Il faut également purifier l'air et désinfecter les maisons à l'aide de parfuns, fournis par les apothicaires et les droguistes, une once de soufre à Marseille dans chaque pièce le 2 août 1720, pendant que brûlent tout le bois, les fagots et les sarmens qui ont pu être rassemblés le long des remparts, du cours Saint-Louis et des places publiques. Là encore, tout est méticuleusement noté : Maillane dresse un état des maisons parfumées tandis qu'à Marseille est délivré un certificat attestant que le lieu a été balayé et parfumé. Ces embrasements continuels pendant toute la durée de l'épidémie finissent par entraîner une pénurie de bois, des pétitions réclamant des indemnités pour les coupes d'arbres faites par les troupes et pour la destruction des meubles et hardes des pestiféré sont envoyées à l'intendant et La Ciotat, qui est allé en chercher sur le territoire de son voisin Cassis, se voit intenter un procès par ce dernier, au sujet du bois que ses habitants avaient coupé et dégradé. Plus grave, les boulangers marseillais ne peuvent bientôt plus allumer leurs fours et la ville doit envoyer des bateaux en récupérer du côté de Toulon.

Médecin de peste à Marseille en
1720

Le blocus de la région, l'enfermement des communautés et le commerce ralenti, voire arrêté par la fuite et ou la mort de ceux qui sont les plus nécessaires à la vie, rendent en effet l'approvisionnement difficile, et malgré les précautions prises, comme à Toulon où le consul Jean d’Entrechaux a fait venir des denrées, depuis Lorgues ou l’Auvergne, la famine guette : à Marseille, près de 100 000 personnes sont sans biens, sans pain et sans argent et des émeutiers réclament début août du vin aux échevins, parce qu'il n'y a plus personne dans la ville qui en vende. Les procureurs sont autorisés à emprunter jusqu'à un million, au fur et à mesure des besoins de la Province puis un second million, parce que  la contagion continue et se répand, que les besoins sont toujours plus grands et pressants, les communautés affligées étant épuisées et dans des besoins extrêmes. Les États de Provence distribuent des subsides, 800 livres à Saint-Zacharie, 30 000 livres à Aix, envoient des médicaments à Pélissane, quinze moutons à Vitrolles et du blé à Aubagne. Marseille, qui se voit obligé de puiser dans la caisse de la compagnie des Indes, est secouru par le Pape qui lui fournit du blé arrivé au port de L'Estaque, l'un des trois marchés autorisés, où tout se négocie sans communication entre vendeurs et acheteurs séparés par une double-barrière.

Supplique de boulangers marseillais témoignant
des difficultés d'approvisionnement de la ville
pendant l'épidémie, [ap. 1720]
© Archives nationales

La contrebande et le marché noir apparaissent rapidement : en août 1720, il est interdit aux habitants de Bouc, Cabriès et autres lieux de continuer à acheter du blé à bas prix sur les routes et aux entrepôts, afin de le revendre fort au-dessus aux habitants de Marseille, et en décembre de la même année, Béraud, le capitaine de santé de la Durance, est adverty par le Bureau de santé de Cadenet de ne rien laisser passer au bateau car il a été constaté qu'il se passe beaucoup de d'henrées de delà la Durance et qu'il y a de personnes du lieu qui font négoces pour aller vendre lesdites d'henrée.
Désespérées, les populations multiplient les processions, les prières publiques et les voeux pour apaiser la colère divine à l'origine de l'épidémie, comme le souligne dans ses sermons Mgr Belsunce, qui consacre sa ville au Sacré-Coeur lors d'une immense procession rassemblant tous les habitants, avant de l'exorciser contre la peste et de la bénir du haut de la montée des Accoules. A Aix, l'archevêque ordonne de jeûner trois samedis pour appaiser la colère de Dieu ; à Arles, les consuls installent et font graver une pierre de marbre au fondement du sanctuaire de l'église Saint-Roch, et Noves promet d'agrandir la chapelle de Notre-Dame de Pitié lors du fameux Voeu de la peste. Les ex-votos, offerts par des particuliers ou les communautés religieuses comme celle des Visitandines de Marseille, témoignent également de la terreur qu'inspirait l'épidémie, Dans le temps où Marseille en proye [au courroux divin] / Voyait ses habitans victimes de la peste / Éprouver les horreurs du sort le plus funeste.

Oratoire Notre-Dame érigé après
l'épidémie à l'entrée d'Aix-en-Provence
[années 1930]
©
AD13

En 1722, l'épidémie s'apaise enfin, après avoir fait plus de 120 000 victimes. Le Régent fait célébrer des Te Deum et, attentif aux conséquences économiques de la peste sur le royaume, autorise les négociants de Marseille à reprendre leurs activités. Les communautés sont ruinées, d'autant plus que le cruel fléau de la peste est arrivé après des calamités diverses, puisque, après la mortalité des olliviers, survenue en l'an 1709, la campagne a presque toujours été stérile par la sécheresse, qui n'a été interrompue que par de fréquentes inondations. L'enquête lancée par les États de Provence auprès des procureurs et des consuls est l'occasion de demander des indemnités et des allègements de la fiscalité, mais la crainte d'une nouvelle flambée perdure : en 1728, Dominique Pontet et ses complices sont condamnés par l'intendant à l'amende, à la prison et au banissement pour avoir débarqué au Golfe Juan un baril d'huile, deux fromages et une livre de tabac venant de pays suspects de contagion et l'on se plaint en 1735 de la complaisance dont les officiers du Bureau de santé de Toulon usent à l'égard de certains navires arrivant de Constantinople, où la peste sévit avec intensité, et auxquels ils n'imposent pas la quarantaine réglementaire.

 

Dernière grande épidémie à avoir touché l'Occident, la peste de 1720 a marqué durablement marqué les esprits, particulièrement à Marseille, qui organise en 1820 la procession du centenaire. Elle appartient aujourd'hui à la mémoire collective de la ville : outre une colonne de la peste, un cours Belzunce et une rue du chevalier Roze, l'une des tribunes du stade Vélodrome, un des lieux emblématiques de la culture marseillaise, a été baptisée du nom du héros de la Tourette. Tous les ans, les autorités civiles et militaires assistent à la messe du Voeu célébrée par l'archevêque de la ville lors de la fête du Sacré-Coeur, et l'ancre du Grand-Saint-Antoine, coulé en septembre 1720 sur ordre du Régent, a été remontée en présence d'une foule nombreuse. Restaurée, elle est aujourd'hui exposée au Musée d'histoire de la ville ;  prêtée à l'Allemagne pour une exposition, elle sera de retour à Marseille le 25 mai 2020, pour le tricentenaire de l'arrivée dans la rade du bateau infecté.

 

N.B : Les italiques signalent des citations extraites de documents d'archives conservés par différents services d'archives ainsi qu'aux ouvrages cités plus bas.

 

Localisation des communes citées

  • Alpes-Maritimes
    • Cannes, Golfe Juan (Vallauris), Le Cannet, Nice
  • Bouches-du-Rhône
    • Aix, Arles, Aubagne, Auriol, Barbentane, Berre, Bouc, Cabriès, Cassis, La Ciotat, Lançon, Maillane, Mallemort, Marseille, Martigues, Noves, Orgon, Pélissanne, Saint-Rémy, Salon, Vitrolles
  • Hérault
    • Roquebrun, Saint-Martin-de-Castillon, Saint-Pons de Thomières
  • Var
    • Brovès, Carcès, Draguignan, Forcalqueiret, Fréjus, La Roquebrussanne, La Valette, Lorgues, Pignans, Saint-Zacharie, Sainte-Anastasie-sur-Issole, Toulon, Vérignon, Vidauban
  • Vaucluse
    • Avignon, Cadenet, Lauris, Mérindol, Pertuis, Saint-Saturnin-les-Apt

 

 

POUR ALLER PLUS LOIN

 

Sources d'archives

 

  • Toutes les séries et sous-séries des fonds anciens (avant 1789) des Archives communales et départementales des régions touchées par l'épidémie de 1720 et celles ayant pris des mesures pour s'en protéger sont susceptibles de conserver des documents relatifs à la peste. On pourra consulter en priorité pour les services municipaux les séries BB (administration communale, pour les délibérations), E (état civil, pour les registres paroissiaux), FF (justice, procédures, police, pour les ordonnances de police promulguées pendant l'épidémie, en particulier le "registre de la peste", conservé aux Archives de Marseille sous la cote FF292), sans oublier II (documents divers), où l'on peut trouver des pièces étonnantes, comme le Livre Jaune tenu en partie par le consul de La Valette Bouyon conservé par les Archives de la ville ; en département, les archives notariales (sous-séries E), les séries C (administrations provinciales), G (Clergé séculier), H (Clergé régulier) ou H-dépôt (Établissements hospitaliers). Dans les archives privées (série J) se trouvent des papiers de famille qui permettent de suivre le quotidien des Provençaux entre 1720 et 1722, comme ceux de Jean III Geoffroi d'Entrechaux, consul de Toulon pendant la peste, conservés par les Archives départementales des Bouches-du-Rhône. La série Fi (documents figurés) peut également receler des pièces très intéressantes, comme une copie aux Archives des Bouches-du-Rhône du Rouleau Monheim, qui représente la procession du centenaire de la peste à Marseille en 1820.

 

Archives nationales

 

Bibliothèque municipale à vocation régionale (BMVR) de Marseille

 

Sources imprimées

 

Exposition

  • Récits de fêtes en Provence au XIXe siècle, organisée par les Archives départementales des Bouches-du-Rhône de mai à décembre 2010 : à cette occasion, le rouleau Monheim a été prêté par son propriétaire

 

Filmographie

 

Musées

 

Webographie