Michel Servet

Villanueva (Aragon), 1511 (?) - Genève, 27 octobre 1553

Dans les dictionnaires, Michel Servet est dit « théologien et médecin espagnol ». Sa date de naissance à Villanueva, petite ville d’Aragon dont il utilisera le nom pendant une douzaine d’années en France en se faisant appeler Michel de Villeneuve, reste imprécise ; en revanche la date de sa mort est d’une précision effrayante, et pour cause : il est brûlé vif, deux exemplaires de la Christianismi restitutio, l’un manuscrit, l’autre imprimé, attachés à son flanc, à l’instigation de Calvin, son correspondant de longue date. N’y a-t-il pas quelque paradoxe à retenir ici, au titre de célébration nationale, le quatre cent cinquantième anniversaire de la mort du « blasphémateur espagnol » ? Pour lever ce paradoxe, il suffit de trois rappels.

Dans cette première moitié du XVI e siècle, la circulation des biens, des idées, des personnes, est européenne. Les foires assurent l’échange des mar-chandises et des monnaies, les universités accueillent les différentes nations et l’étudiant comme le maître, maîtrisant le latin et d’autres langues, vivantes ou mortes, se forme là où l’excellence se veut, se prétend et se transmet. Servet n’échappe pas à la règle de l’Europe de la Renaissance : fils de notaire, un frère dans la prêtrise, il fréquente peut-être l’université de Saragosse, apprend le latin et, à quinze ans, entre au service de Juan de Quintana, docteur en Sorbonne, membre des Cortès d’Aragon, familier de la pensée érasmienne. Une année de droit à l’université de Toulouse (1528) mais Quintana le réclame. Avec lui, le jeune homme va en Italie, à Bologne pour le couronnement de Charles Quint, puis en Allemagne. Il apprend le grec, l’hébreu, lit la Bible, n’y trouve nulle part le mot Trinité. Il quitte Quintana en 1530. Il a vingt ans ou à peine plus. Il est à Bâle, où il ne rencontre pas Érasme (1469-1536), puis à Strasbourg, Bâle derechef. En 1531, il édite à Haguenau le De trinitatis erroribus, en 1632 le De trinitate. Paris l’accueille en 1533, puis Lyon, centre éditorial important. Il travaille chez les frères Trechsel, donne deux éditions de la Géographie de Ptolémée (1535-1541) en corrigeant l’édition de Pirckheimer à l’aide du texte grec, publie cinquante cartes, outre trois éditions de la Bible. Puis Paris encore, où l’intérêt médical devient formation : Sylvius, Fernel ...Vésale, croisé sans doute, mais non rencontré.

En 1537, il publie Syruporum universa ratio, traité de pharmacologie galénique, dont le succès commercial (six éditions) lui permet de rester à Paris, où il enseigne la géographie, l’astronomie, l’astrologie.

À cette mobilité géographique, relativement restreinte comparée à celle de bien de ses contemporains, il faut ajouter, deuxième rappel, l’inexistence des frontières disciplinaires telles que notre modernité les conçoit et parfois les impose. Servet est au même titre théologien, philologue, géographe, éditeur, médecin. Il est tout cela dans l’Europe de la crise religieuse et de la Réformation, dans l’Europe du premier Refuge et de la Contre-réforme catholique. Temps bref, qui est celui-là même de sa vie, temps d’intolérance et d’une nouvelle forme d’inquisition. Servet ne trouve toujours pas dans la lecture continue des textes bibliques, dont il est lecteur et éditeur, l’affirmation des trois personnes divines, affirmation dans laquelle il voit un polythéisme déguisé. Jésus est fils du Dieu éternel et non fils éternel de Dieu. Son cri, poussé sur le bûcher, « Jésus, fils du Dieu éternel, aie pitié de moi » a résonance théologique et s’est « prolongé dans toutes les Églises protestantes pour leur faire retrouver... le principe des droits de la conscience errante, proclamé dès 1523 par Luther »

Dernier rappel, qui relève de l’histoire des sciences. Le De motu cordis de William Harvey paraît en 1629 ; il lui fallut près d’un siècle pour être accepté : il est vrai qu’il rendait caduques les auctores sur lesquels reposaient la pratique, l’enseignement et le pouvoir médical, Aristote et Galien, Hippocrate restant hors du champ. À ce « Galilée de la physiologie moderne » qui introduit le raisonnement quantitatif et la méthode expérimentale dans l’exploration du corps animal et humain, on chercha des précurseurs et on en trouva : bien des pierres ont été taillées avant l’édifice harveyen, Ibn-al-Hafiz, Vésale, Colombo, Césalpin, Fabrice d’Acquapendente et Servet  En une dizaine de lignes, il dit ce qu’il ne voit pas, le septum inter-ventriculaire qui permettait au galénisme d’affirmer le passage du sang entre les deux ventricules gauche et droit du coeur, la distinction des vaisseaux charriant du sang et des vaisseaux remplis de pneuma. Ce qu’il ne voit pas et affirme ne pas voir rend nécessaire le passage pulmonaire, ce que l’on appellera plus tard la circulation pulmonaire ou petite circulation. Sans le dire, Vésale, Colombo et Harvey sans doute l’ont suivi, utilisé.

En 1553 paraît la Christianismi restitutio, sans mention d’éditeur, 734 p. in 8, sans nom d’auteur. Les ennuis commencent. En avril 1553, il est arrêté à Lyon, les exemplaires de la Restitutio sont brûlés (il n’en reste plus que trois dans les bibliothèques), il s’évade. Après quatre mois en France, départ pour l’Italie par Genève, où il est reconnu, dénoncé par Calvin, arrêté le 13 août. Ce n’est pas pour la mise en cause, incidente, de la doctrine galénique qu’il fut condamné et brûlé ; ni pour un problème d’histoire des sciences que fut décidée l’érection du monument expiatoire de Champel à Genève, en 1903. Mais pour la publication d’un traité antitrinitaire risquant, « en scandalisant toute la chrétienté », de déconsidérer la Réforme et de compromettre l’oeuvre politique et civile de Calvin à Genève. L’acuité d’un regard, tant sur un texte que sur un corps, d’un regard qui s’exprime en résistance, mérite bien une célébration.

 

Claire Salomon-Bayet
professeur émérite à l’université Paris I - Panthéon-Sorbonne
membre du Haut comité des célébrations nationales