Premier vol soutenu en Europe

23 octobre 1906

Alberto Santos-Dumont occupe une place de premier plan parmi les pionniers de l’aéronautique, passant avec autant de succès de l’aérostation à l’aviation. Personnalité originale et médiatique, il a joué un rôle décisif pour faire de Paris la capitale de l’aviation pendant la première décennie du XXe siècle. En 1901, il remporte le prix Deutsch de la Meurthe qui récompense le premier aéronaute qui réussit, en moins de 30 minutes, à contourner la tour Eiffel en dirigeable, à partir du parc d’aérostation de l’aéro-club de France à Saint-Cloud. Ses vols de 1906, à bord de son aéroplane 14 bis, sont les premiers vols soutenus accomplis en Europe, les premiers exécutés devant un public et officiellement contrôlés.

Né le 20 juillet 1873, Alberto Santos-Dumont est le septième enfant issu du mariage d’Henri Dumont, ingénieur brésilien d’origine française, avec dona Francisca dos Santos, la fille d’un notable de souche portugaise. Tout jeune, il est emerveillé par les machines à vapeur ramenées d’Angleterre et utilisées dans la plantation de café familiale. Inspiré par les ouvrages de Jules Verne, dont il est un fervent lecteur, il construit des petits modèles d’aéroplanes.

À dix-huit ans, son père décide de l’émanciper et, après lui avoir remis sa part d’héritage, l’encourage à poursuivre des études d’ingénieur, dans la voie qu’il a lui-même suivie. En 1892, Santos-Dumont s’installe à Paris, la ville qui lui semble la mieux adaptée pour cet apprentissage. C’est en 1897, en lisant un ouvrage relatant la tentative du savant suédois Andrée pour survoler le pôle Nord, qu’il découvre les travaux de Lachambre et Machuron, ingénieurs spécialisés dans la fabrication des ballons. Il fait son premier vol avec Machuron ; émerveillé par l’aventure il commande aux deux constructeurs un ballon de 180 m3, préférant l’utilisation de soie japonaise plus légère à celle du taffetas ou de la soie lourde. À cette époque, le problème de la dirigeabilité des aérostats n’était pas réglé, malgré les progrès réalisés par Henri Giffard – qui avait construit un dirigeable à vapeur en 1852 – ainsi que par les frères Tissandier et Charles Renard qui utilisaient la propulsion électrique. Santos-Dumont s’engage donc avec détermination dans la construction d’un dirigeable en utilisant, pour la première fois en France, un moteur à explosion. Entre 1898, année au cours de laquelle il réalise ses premières ascensions avec un ballon de sa conception, et 1908, Santos-Dumont réalise seize exemplaires de dirigeables dont certains vont connaître des fins funestes.

Esprit inventif, doté d’un grand courage physique, il ne confie à personne d’autre que lui-même le soin de tester ses innovations. Grâce à sa fortune, il peut se permettre de multiplier les prototypes en s’appuyant sur un personnel qualifié. Passionné de mécanique, il conçoit, participe à la réalisation et teste toutes ses machines. Il expérimente différentes configurations pour résoudre les problèmes de rigidité et de direction des dirigeables. Sa persévérance trouve sa récompense le 19 octobre 1901, lorsqu’il remporte le prix Deutsch de la Meurthe.

Après cet exploit, Santos-Dumont va s’attacher à construire une machine encore plus légère et économique : c’est la n° 9 surnommée « la baladeuse », avec laquelle il multiplie les exploits insolites qui le font connaître du Tout-Paris. Après un voyage au Brésil, où il reçoit un accueil triomphal, Santos-Dumont reprend ses recherches, accumulant les projets et construisant de nouveaux modèles d’essais. À partir de 1904, il s’intéresse à l’aviation. Il conçoit notamment un petit planeur monoplan et un hélicoptère à deux hélices contrarotatives dont il fait construire un modèle à grande échelle animé par un moteur de 26 ch.

Au moment où il s’engage dans cette nouvelle voie, aux États-Unis, les frères Wright ont déjà exécuté leurs premiers vols avec un aéroplane à moteur. En France, le capitaine Ferber, Voisin et Blériot poursuivent avec acharnement leurs essais avec des planeurs. Santos-Dumont adapte à sa manière la formule inspirée du cerf-volant cellulaire de l’Australien Hargrave que l’Américain Chanute a fait connaître des deux côtés de l’Atlantique. Travaillant en marge du groupe de pionniers français, Santos-Dumont va réussir le premier à voler avec une machine de sa conception. Comme les frères Wright et les frères Voisin, il utilise la « formule canard », considérée comme plus sûre que la formule classique, la gouverne de profondeur étant placée à l’avant de l’appareil. Santos-Dumont, concepteur et expérimentateur, ne craint pas de mettre en jeu sa propre vie. Pour tester son appareil, il utilise le dirigeable n° 14 comme véhicule porteur.

En 1906, le premier vol des frères Wright n’est toujours pas reconnu en Europe et deux prix sont créés pour encourager les premiers vols au moyen d’un plus lourd que l’air. Ernest Archdeacon, aéronaute fortuné, offre 3 000 francs à celui qui volera le premier sur 25 mètres et l’aéro-club de France 1 500 francs pour un vol de 100 mètres. La première tentative de Santos-Dumont a lieu le 13 septembre 1906 à Bagatelle en présence d’une délégation de l’Aéro-Club. Après un premier soulèvement de quelques mètres, le 14 bis retombe lourdement. Très endommagé, il est ramené à Billancourt dans l’atelier des frères Voisin. Le 23 octobre, à sa deuxième tentative, Santos-Dumont vole sur 60 mètres à 3 mètres du sol, remportant ainsi le prix Archdeacon. C’est le premier vol contrôlé officiellement d’un plus lourd que l’air. Le 12 novembre, il remporte le prix de l’Aéro-club en volant sur 220 mètres.

La dernière contribution de Santos-Dumont au développement de l’aviation est le n° 20. En 1908, alors que ses rivaux européens prennent leur essor et que Wilbur Wright, arrivé en France, remporte un succès considérable en réalisant des vols de plusieurs dizaines de kilomètres, il s’attache à construire un petit monoplan dont l’élégance lui valut le surnom de « Demoiselle ». En 1909, la minuscule « Demoiselle » fait sensation, exposée au Grand Palais, dans le hall de l’aéronautique, à côté du Voisin, du Farman, du Wright et du Blériot. Désintéressé, Santos-Dumont abandonne ses droits de licence et la « Demoiselle » sera réalisée par différents constructeurs en quelques dizaines d’exemplaires en France et à l’étranger. C’est aux commandes de cet avion léger, proche de nos ULM modernes, que certains de nos as de la Grande Guerre, comme Roland Garros, feront leur apprentissage.

 

Christian Tilatti
conservateur du Musée de l’air et de l’espace