Honoré Daumier

Marseille, 26 février 1808 - Valmondois, 10 février 1879

Né le 26 février 1808 – deux mois à peine avant l’une de ses cibles, le futur Napoléon III (1) – Honoré Daumier reste à la pointe de l’actualité. Maître incontesté de la caricature, il est la référence par excellence pour la plupart des dessinateurs de presse dans le monde. La qualité de son dessin, d’abord, est celle des plus grands artistes. Le poète Charles Baudelaire, son contemporain, a écrit dans une de ses critiques d’art : « Nous ne connaissons que deux hommes qui dessinent aussi bien que M. Delacroix. L’un est M. Daumier, le caricaturiste. L’autre est M. Ingres, l’adorateur rusé de Raphaël… Daumier dessine peut-être mieux que Delacroix, si l’on veut préférer les qualités saines, bien portantes, aux facultés étranges d’un grand génie malade du génie… ». Daumier représente également, de par son engagement sans faille pour la démocratie, un modèle pour des dessinateurs de presse en butte à l’oppression d’un pouvoir autoritaire.

Si les caricatures inquiètent tant le pouvoir, là où la démocratie n’existe pas, c’est qu’à l’époque de la télévision et de l’Internet, cet art de la dérision n’a nullement perdu son caractère de langage universel. L’affaire des caricatures danoises de Mahomet en est la démonstration. Visant l’intégrisme islamiste, et ayant servi en cela de prétexte à des débordements violents dans certains pays, elles ont fini par faire le tour du monde en posant une double question : Quelles sont les limites de la liberté d’expression ? Et comment défendre cette conquête de la démocratie que la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 désigne comme « l’un des droits les plus précieux de l’homme » ?

Pour Honoré Daumier, la réponse ne fait aucun doute : le droit de critiquer est une liberté fondamentale et, pour le caricaturiste qui s’adresse au grand public, il passe par l’outrance d’un dessin lui permettant de faire comprendre instantanément son message. Toutefois, si Daumier n’avait été qu’un satiriste doué, nous ne célébrerions sans doute pas son bicentenaire. Daumier est avant tout l’un des plus grands dessinateurs de tous les temps, un peintre et un sculpteur d’une grande modernité. « Ce garçon a du Michel-Ange sous la peau… » a dit de lui Balzac, un autre de ses admirateurs.

Honoré Daumier est né à Marseille dans une famille modeste. Pour autant, son père, Jean-Baptiste, artisan vitrier, était un assidu de la lecture. Il écrivait des poèmes et des pièces de théâtre, ce qui le décida à aller s’installer, en 1814, en famille à Paris, persuadé que sa vocation littéraire trouverait là à s’épanouir. Ce ne fut pas le cas, mais ce fut une aubaine pour son fils qui commença très jeune à crayonner, allant au Louvre (souvent en cachette   d’ailleurs) pour dessiner les antiques. Les années d’apprentissage furent décisives pour Honoré Daumier, car elles furent pour lui une source constante d’inspiration. Embauché à 12 ans comme « saute-ruisseau » chez un huissier, il découvre le monde judiciaire sous son jour le moins favorable, celui d’une justice pourchassant les pauvres dans l’incapacité de faire face à leurs dettes. Son père, voyant son peu de goût pour cet emploi, le fait entrer chez un libraire. Mais ce que veut le jeune Honoré, c’est dessiner et rien d’autre. Face à un tel entêtement, Jean-Baptiste Daumier se résout à soumettre les croquis de son fils à Alexandre Lenoir, fondateur du musée des Monuments français, alors administrateur du Musée Royal. Au premier coup d’oeil, Lenoir reconnaît l’artiste en herbe et s’attache à le soutenir et à l’encourager.

À dix-sept ans, Daumier commence véritablement sa carrière de dessinateur. Il copie des dessins pour Béliard, éditeur alors très connu. Puis il apprend la technique toute naissante de la lithographie, une étape décisive pour la suite. C’est grâce à la lithographie, en effet, que peut naître la presse à grande diffusion. Daumier réalise ses premières lithographies en 1828 pour le journal La Silhouette. Mais c’est en collaborant en 1830 à La Caricature, puis à partir de 1832 au Charivari, le journal spécialement créé par Charles Philipon contre Louis-Philippe, qu’il trouve définitivement sa voie. Daumier sera le caricaturiste attitré du journal pendant presque toute sa vie. Très vite, il connaît la célébrité, comme dessinateur et pourfendeur acharné de la Monarchie, puis des méthodes politiques sous l’Empire (2). La publication en 1832 d’une caricature représentant Louis-Philippe en un monstrueux Gargantua le fait condamner à une peine de six mois d’emprisonnement. Ce qui ne l’empêche pas, dès sa sortie de prison, de reprendre son crayon au service de sa cause : la République. On n’imagine pas aujourd’hui la violence des caricatures de ce début du XIXe siècle, bien supérieure à celle des dessins publiés dans Charlie Hebdo. On allait jusqu’à dépeindre le Roi et ses ministres sous les traits de voleurs, d’assassins ou de fous !

Après la loi de censure de 1835, Daumier se tourne vers la caricature de moeurs, un genre dans lequel il excelle notamment pour dénoncer – sous les traits d’un Robert Macaire – l’affairisme toujours lié aux périodes de bouleversements économiques, ou encore pour se moquer des « Gens de Justice » (3,) sa série magistrale réalisée en 1846, à travers laquelle il règle quelques comptes avec une corporation côtoyée dans sa prime jeunesse.

Comme pour Tim ou Plantu, la sculpture est pour Daumier le prolongement du dessin. Les merveilleuses terres crues de la série des Parlementaires, exposée au Musée d’Orsay, sont ainsi le reflet de sa lithographie Le Ventre Législatif qui a inspiré tant de dessinateurs après Daumier.

C’est en 1848, à l’avènement de la République, que Daumier va réellement aborder la peinture, un art qu’il affectionnera particulièrement, maisqui ne lui apportera pas la notoriété acquise avec ses dessins. Ses tableaux sont pourtant d’une grande force. On est surtout frappé de l’étonnante modernité de ses Don Quichotte et Sancho Pança, deux personnages dans lesquels il se projette lui-même, entre idéalisme et côté plus terre à terre.

« Il était peuple » disait de Daumier l’historien Jacques Bainville. Honoré Daumier s’est toujours voulu auprès des pauvres et des opprimés. Son chef-d’oeuvre – Rue Transnonain, 15 avril 1834 – ne représente-t-il pas le cadavre d’un homme à peine sorti du lit et gisant sur son enfant mort lors des émeutes brutalement réprimées des quartiers populaires ?

Daumier est mort en 1879 à Valmondois, charmant village de la région parisienne, où son ami Corot lui avait acheté une maison pour ses vieux jours. Il est mort pauvre et aveugle, mais jamais il n’a été oublié. Ses admirateurs ont perpétué son oeuvre, qui nous parle aujourd’hui tout autant qu’hier.

 

Noëlle Lenoir
conseiller d’État
présidente de l’Association des amis d’Honoré Daumier

 

1. Voir l’article de Philippe Seguin, p. 47-49
2. Voir La Vie Politique, de Daumier à nos jours, avec la préface de René Rémond, Paris, Somogy, 2005.
3. Voir La Justice, de Daumier à nos jours, avec la préface de Jean Lacouture, Paris, Somogy, 1999.