Bernard Lazare

Nîmes, 14 juin 1865 - Paris, 1er septembre 1903

"Du jour au lendemain, je fus un paria. » En novembre 1896, le journaliste Bernard Lazare publie Une erreur judiciaire, la vérité sur l’affaire Dreyfus, qui fera de lui, pour la postérité, « le premier des dreyfusards, celui dont sont issus presque tous les autres » (Léon Blum). Mais dans l’immédiat, il paie son audace au prix fort. Le jeune auteur a des ambitions littéraires, une carrière à faire, une petite position sociale à faire grandir : sachant qu’il va tout perdre, il se jette dans la bataille pour la défense de ce Dreyfus qu’il ne connaît même pas.

Né à Nîmes le 14 juin 1865 dans une famille juive et française de longue date, Lazare Marcus Bernard aspirait à la gloire littéraire. En montant à Paris, il fait de son prénom son pseudonyme et de son patronyme son prénom. Il se lie avec des écrivains en vue et prend la tête d’une revue d’avant-garde. Adversaire du capitalisme, du nationalisme et de la religion, il se fait connaître en prenant la défense de révolutionnaires et d’anarchistes. En 1894, alors qu’il a publié un essai sur l’antisémitisme, il est révolté par le déchaînement haineux que suscite le procès de Dreyfus. Il s’intéresse à l’affaire et, d’emblée, est convaincu de l’innocence du capitaine. Il a l’intuition qu’il s’agit d’un faux en écriture et attribue la condamnation à l’antisémitisme.

Mathieu Dreyfus cherche alors un écrivain prêt à engager sa plume pour défendre la cause de son frère. Il prend contact avec Bernard Lazare. Conforté dans sa conviction par les documents qu’on lui montre, le polémiste s’investit totalement dans la rédaction d’un mémoire établissant les preuves de l’innocence. Dès la parution de l’ouvrage, en novembre 1896, l’auteur est violemment attaqué : « Le sans-patrie Lazare » devient « L’écrivain au service de la trahison ». Quelques jours plus tard, la publication du fameux bordereau crée un doute dans l’opinion ; la tendance commence à s’inverser ; l’espoir renaît.

En même temps, Bernard Lazare multiplie les démarches auprès de personnalités influentes. Aidé par Lucien Herr, le bibliothécaire de l’École normale supérieure, il entraîne dans le combat dreyfusiste de jeunes normaliens, dont Charles Péguy. Approché dès 1895, Émile Zola se montre hésitant. Il est convaincu en 1897, lorsque paraît la seconde édition de La Vérité sur l’affaire Dreyfus. Avant le « J’accuse » de Zola, Bernard Lazare y avait écrit : « Quant à moi, j’accuse le général Mercier, ancien ministre de la Guerre, d’avoir manqué à tous ses devoirs, je l’accuse d’avoir égaré l’opinion publique, je l’accuse d’avoir fait mener dans la presse une campagne de calomnies inexplicables contre le capitaine Dreyfus, je l’accuse d’avoir menti. J’accuse les collègues du général Mercier de ne pas avoir empêché cette iniquité, je les accuse d’avoir aidé le ministre de la Guerre à entraver la défense, je les accuse de n’avoir rien fait pour sauver un homme qu’ils savaient innocent. »

Plus tard, Bernard Lazare tente d’alerter l’opinion sur le sort des juifs roumains et russes, mais aussi des Arméniens, et, en 1902, il prend position contre la politique anticléricale de Combes, au nom de la liberté. Un cancer l’emporte en 1903. Son ami Péguy reconnaît en lui le modèle de la conscience libre et lui consacre un fervent hommage dans Notre jeunesse en 1910.

 

Yves Bruley
maître de conférence à Sciences Po Paris