Fondation de l'abbaye du Mont-Saint-Michel

966

A partir de 1966, la commémoration du millénaire monastique a suscité une série d’ouvrages savants sur l’abbaye du Mont-Saint-Michel, fondée en 966. Ils ont renouvelé en profondeur nos connaissances sur cet îlot rocheux au long et riche passé, en particulier le premier volume (Paris, Lethielleux, 1967), consacré à l’histoire de l’abbaye et dirigé par un moine érudit, dom Jean Laporte, de Saint-Wandrille.

Rappelons que le sanctuaire a été créé beaucoup plus tôt, en 708, par l’évêque d’Avranches, Aubert, inspiré par des apparitions de saint Michel. Cet archange, prince des anges dans la Bible, qui a triomphé de Satan, devient un saint dans le christianisme. Le culte de cet intercesseur s’enracine au bord de la Manche comme auparavant au Monte Gargano en Italie. L’église du Mont attire les fidèles.

Son destin change lorsque les envahisseurs venus du nord de l’Europe, les Normands, s’installent sur les côtes et y établissent un puissant duché tout en adoptant la foi chrétienne. Le duc de Normandie veut contrôler les établissements religieux de son domaine. Au même moment s’épanouit l’ordre bénédictin, en particulier à l’abbaye bourguignonne de Cluny. Sous l’impulsion du duc Richard Ier, une abbaye naît donc en 966 : le duc installe une communauté de moines que dirige un abbé et qui adopte la règle de saint Benoît. Ce choix ne se fait pas sans tensions car de nouveaux religieux remplacent ceux qui vivaient au Mont, accusés d’impiété et d’immoralité. La règle impose aux moines la chasteté, la pauvreté individuelle, l’obéissance à l’abbé qui représente l’abbaye.

Celle-ci échappe à l’emprise de Cluny mais bénéfi cie des idées réformatrices apportées d’Italie par l’abbé de Fécamp, Guillaume de Volpiano. Installée sur un rocher bien défendu, à la frontière de la Normandie, l’abbaye participe à l’affirmation du duché. Les religieux soutiennent les ducs dans leur volonté d’expansion, en particulier lors de l’invasion de l’Angleterre en 1066. Ils en attendent une protection renforcée pour eux-mêmes et pour les pèlerins. L’attraction du sanctuaire fait sa richesse qui permet d’édifier une fi ère église au sommet du Mont, ainsi que, pour l’abbé et les moines, de larges bâtiments, transformés et embellis au fil du temps.

Les historiens ont insisté en particulier sur le travail intellectuel accompli au Mont et sur les manuscrits que les moines ont recopiés et parfois enluminés dans leur scriptorium, leur lieu de travail, bien évoqué aujourd’hui par la magnifique salle dite des Chevaliers. À travers ces textes rares, les religieux contribuent à sauver une part de l’héritage de l’Antiquité gréco-latine, par exemple à travers la traduction en latin d’oeuvres d’Aristote. Ces documents sont conservés aujourd’hui à la bibliothèque municipale d’Avranches et une partie est exposée dans un musée nommé Scriptorial. L’abbaye joue ainsi un rôle important dans la diffusion des connaissances.

Le culte de Michel, saint guerrier, prend également une dimension nouvelle pendant la guerre de Cent Ans, d’autant que le Mont, transformé en citadelle, résiste à une attaque anglaise et que l’archange apparaît à Jeanne d’Arc. Plus tard, l’isolement du monastère conduit à en faire une prison, une Bastille des mers. Au XIXe siècle, sa silhouette et sa solitude enchantent les poètes romantiques et Victor Hugo compare le Mont à la pyramide de Chéops. Cette admiration nouvelle contribue à sauver ce monument historique et permet sa restauration. Aujourd’hui, la baie elle-même est l’objet de toutes les attentions car elle est remarquable par l’ampleur de ses marées et par ses richesses naturelles. Un pont-passerelle remplace désormais la digue conduisant à la cité afi n de rétablir les courants marins et de faire du Mont à nouveau une île.

 

Lucien Bély
professeur d’histoire moderne
université Paris-Sorbonne

 

Voir Célébrations nationales 2008