Françoise Giroud

Lausanne (Suisse), 21 septembre 1916 - Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine), 19 janvier 2003

C’est une femme exceptionnelle tant par la diversité des registres de son talent que par l’exercice de la maîtrise dont elle a fait preuve dans les responsabilités qui furent les siennes, dans le journalisme comme dans la littérature et la politique. À tous égards, elle fut une devancière sans en avoir forcément la conscience ni même la reconnaissance, tant elle était modeste et avançait dans la vie sans jamais vouloir se retourner.

Il faut dire et souligner que c’est une autodidacte qui eut tôt à subir le déclassement social et n’a pu compter que sur elle-même, ses propres forces, et sa prodigieuse capacité de travail.

Ses parents – issus de la bourgeoisie ottomane – lui ont inculqué le sens de la curiosité – être toujours aux aguets et chercher à comprendre ce qui vous arrive – et de la recherche de la démocratie. C’est d’ailleurs à cause de l’engagement du père en faveur des Jeunes-Turcs qu’il a été obligé de fuir son pays. C’est durant cet exil qu’est née en Suisse Françoise, de son vrai nom Gourdji. Le père est mort très jeune, et d’une maladie à l’époque honteuse, et la mère a dû élever seule ses deux filles en exerçant de multiples boulots alimentaires. Cette mère cultivée, éprise de musique et de littérature, qui a accepté des tâches « en dessous » de sa condition sans se plaindre, a dû servir de viatique et de morale à sa fille Françoise qui, tout au long de sa carrière, n’a jamais pensé qu’il y eût des tâches ingrates et des tâches nobles mais qu’il fallait savoir tout faire pour exercer pleinement une activité. Françoise, qui était une excellente élève et adorait apprendre, a choisi d’interrompre à l’âge de seize ans ses études pour chercher un travail et subvenir aux besoins de sa mère et de sa soeur. Elle a toujours été très proche de cette dernière et a partagé avec la première toute son existence. Matriarcat ? Toute sa vie elle a assumé le rôle de pivot de la famille, et considérera sa mère comme une véritable interlocutrice tant sur le plan intellectuel que sur le plan politique et familial, puisque celle-ci sera en charge de l’éducation de ses deux enfants : Caroline et Alain. Françoise Giroud est ce qu’on nomme aujourd’hui « une femme puissante », pourtant cette femme menue qui faisait mine de ne jamais se mettre en avant, mais séduisait par le charme de son intelligence et son esprit d’à-propos, demeure un exemple pour ma génération et pour celles d’après. Elle a joué un rôle considérable d’éveilleuse de conscience et fait naître chez des milliers de femmes la croyance qu’elles étaient capables de faire ce qu’elles n’auraient jamais osé… Ce n’est pas pour autant qu’elle était une féministe acharnée, mais elle a su donner confiance aux femmes et leur indiquer les manières de s’inscrire dans la société en tant que citoyennes et sujets de droit tout en ne cédant jamais sur leur accomplissement personnel – la liberté de parvenir à la jouissance sexuelle – et en demeurant des femmes indépendantes matériellement dans leur mariage et des mères responsables. Très jeune, quand elle a commencé à travailler avec Hélène Lazareff pour le journal Elle puis à L’Express et jusqu’à la fin de sa vie dans Le Nouvel Observateur, elle a continué à marteler ces thèses qu’elle défendit politiquement quand Valéry Giscard d’Estaing lui a demandé de devenir la première femme chargée de la Condition féminine.

Dans sa vie le hasard a joué un grand rôle. Elle croit aux vertus du hasard et en fait son miel. Ainsi, très jeune, devient-elle la secrétaire d’André Gide qui l’initie au monde littéraire, puis la première femme scripte du cinéma français pour Marc Allégret qui lui fait connaître Jean Renoir avec qui elle collabore pour La Grande Illusion. Petit à petit naît en elle la conviction qu’elle sait utiliser les mots, transcrire ce qu’elle ressent, ce qu’elle apprendra à faire pendant la guerre avec les maîtres du journalisme. La suite, on la connaît. Cofondatrice de L’Express en 1953, elle en est l’âme quand Jean-Jacques Servan-Schreiber (JJSS2) est contraint d’aller en Algérie, et dirige le journal tout en inventant une forme de journalisme et en cherchant systématiquement les nouveaux talents (surtout féminins). Elle ne le quitte qu’en 1974. Puis elle est happée par le monde de la politique qui lui apporte la reconnaissance mais aussi beaucoup de déboires, sa carrière se brise net lors d’un scandale pour port illégal de médaille de la Résistance. Son dernier cycle de vie se révèle heureux et serein : elle aime un homme qui le lui rend – elle a eu dans sa vie antérieure des histoires d’amour malheureuses – et écrit des livres sur des femmes célèbres et des autobiographies qui sont d’énormes succès et pratique un nouveau mode de journalisme, libre et décapant, au Nouvel Observateur.

Elle reste aujourd’hui l’incarnation d’une femme libre qui ne transigeait jamais avec la vérité, sa vérité, une femme qui a réussi à se construire et à traverser de nombreuses adversités, et celle d’une femme généreuse, engagée, attentive aux autres. Elle nous indique toujours et encore le chemin.

 

Laure Adler
journaliste et auteur

 

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