Inventaire d'archives : Fonds du maréchal Ney et de sa famille (1753-1923).

Institution de conservation :

Archives nationales

Contenu :

IntroductionVoici les archives du maréchal Ney arrivées au terme d'un long voyage dont les péripéties méritent d'être décrites. Du vivant même de Ney, ses papiers le suivaient durant ses campagnes, courant sans cesse le risque d'être perdus ou volés. Qu'on en juge par la destinée curieuse d'un registre de copie-lettres conservé dans ce fonds. Chaque jour durant la campagne de 1807, le secrétaire du maréchal recopiait sur les feuillets de ce volume les lettres qu'adressait Ney et l'Empereur, les ordres de mouvement qu'il donnait à ses officiers. Survient la campagne de Pologne et le combat de Guttstadt du 9 juin, les troupes russes et prussiennes cernent la position de Ney, qui est contraint d'abandonner tous ses bagages. Par bonheur, le baron de Wedell, qui commandait ces troupes, sauve notre registre des mains des cosaques pillards et l'emporte à Breslau. Nul ne saura jamais pourquoi, le 18 avril 1847, au bout de quarante ans, le baron prussien se décida à renvoyer le volume au prince de la Moskowa, fils aîné du maréchal (Note: 137AP/4, 15). A partir de ce moment les tribulations de notre registre se confondent avec celles du fonds Ney. Durant un siècle environ, quelques érudits viennent seuls troubler la tranquillité de ces archives. Et puis en 1954, nouvelle alerte! Un docteur d'une petite ville de province est entré en possession des archives Ney, il a passé ses soirées d'hiver à revivre l'épopée du « brave des braves » et, maintenant, ayant lu lettres et registres, il songe à s'en défaire. Des amateurs français et étrangers se portent acquéreurs. Ils projettent de disperser le fonds ou de l'emporter à l'étranger, lorsque M. Robert-Henri Bautier, à l'époque conservateur chargé des achats de documents aux Archives nationales, est averti. Il entre en pourparlers avec le propriétaire qui souhaite la sauvegarde d'un tel patrimoine historique. L'achat est donc décidé et M. Charles Braibant, alors directeur général des Archives de France, réclame pour l'exercice budgétaire 1955 les crédits nécessaire qui lui sont accordés grâce à l'intervention de M. Edgar Faure, alors président du Conseil. C'est ainsi que les papiers du maréchal Ney et de la famille de la Moskowa entraient aux Archives nationales dans les premiers jours de 1955.Les archives Ney comportent deux parties bien distinctes : les papiers du maréchal d'une part, ceux de la famille de la Moskowa d'autre part ; nous avons étudié les documents relatifs à Michel Ney (vingt cartons : 137AP/1 à 20), classés autrefois partiellement mais jamais inventoriés, tandis que Mlle de Saint-Exupéry s'intéressait aux papiers concernant la maréchale et ses quatre fils (dix cartons : 137AP/21 à 30).Les Ney, connus en Luxembourg à la fin du XVIe siècle, se fixèrent par la suite en Lorraine où plusieurs membres de la famille servirent Stanislas Leczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine. Bien avant que Michel Ney ne s'illustrât sur les champs de bataille, les Ney comptaient déjà dans leurs rangs un homme célèbre : le frère Jean Ney, ce protestant qui, après son abjuration, devint général de l'ordre de saint François et s'acquitta de plusieurs missions pour le compte du roi d'Espagne dans les premières années du XVIIe siècle (NOTE: Ces renseignements sont fournis par le Tableau généalogique de la famille Ney, 137AP/1, pièce 1). Mais l'historien cherchera ailleurs des détails sur la vie de ce saint homme, il devra se contenter de trouver ici des lettres de quelques obscures cousines du maréchal et d'un vieil oncle, chanoine du chapitre de Ligny, esprit voltairien et membre de la loge des « Frères zélés de Ligny ».Les archives du maréchal Ney à proprement parler commencent avec l'expédition du contrat de mariage conclu le 27 juillet 1802 entre Michel Ney, général de division, demeurant à Paris rue du FaubouTg Poissonnière, fils de Pierre Ney, tonnelier à Sarrelouis, et de Marguerite Greweldinger, avec Aglaé-Louise Auguié, fille de Pierre-César Auguié, administrateur des postes, et de défunte dame Adélaïde-Henriette Genet. Quelques jours après, l'abbé Bertrand mariait le jeune général et Aglaé en la chapelle du château de Grignon, propriété du père de la mariée.A cette époque, Michel Ney avait embrassé déjà depuis longtemps la carrière des armes, comme le témoignent ses brevets et états de services. Entré à dix-neuf ans au 5e régiment de hussards sous Louis XVI, il sert sous la Révolution et l'Empire et meurt fusillé après les Cent Jours, à l'âge de quarante-six ans. Pendant ce temps, la vie de Ney s'identifie avec l'histoire de nos succès et de nos revers militaires, c'est dire l'importance d'un fonds d'archives qui nous livre jour par jour un compte rendu fidèle des activités du maréchal. Cette documentation comprend essentiellement la correspondance expédiée par Ney (copie-lettres, minutes, lettres originales) et la correspondance reçue par lui.Les dix-sept registres de copie-lettres et les minutes forment deux séries parallèles et complémentaires de 1796 à 1807 et, après une interruption, les minutes seules reprennent écrites presque toutes de la main même de Ney durant les campagnes d'Allemagne et de France et durant les journées tragiques d'avril 1814 (NOTE: Voir pour plus de détails sur les dates de ces deux séries la note 3, p. 24 et les notes 1 et 2, p. 28). Lorsque les historiens ont évoqué les circonstances de l'abdication, ils se sont empressés de louer l'habileté de Ney en ces heures difficiles où ils ont au contraire crié à la trahison. A en juger d'après les minutes écrites par lui entre le 5 et le 21 avril, Ney apparaît comme un négociateur zélé qui s'occupe avec minutie du destin de l'Empereur et de sa famille et défend les prérogatives de l'armée. Il croit, du moins c'est ce qu'il écrit, que le ralliement aux Bourbons peut seul éviter la guerre civile et l'emprise d'une dynastie étrangère, et estime digne et convenable le sort réservé à l'Empereur. Certes, au retour de l'île d'Elbe, il ne tiendra plus le même langage. Nous n'avons pas résisté à la tentation de rapprocher la minute d'une lettre adressée par lui à Friant le 11 avril 1814 d'une lettre expédiée au général Bertrand moins d'un an plus tard le 16 mars 1815, mais n'en tirons pas de conclusion, qui peut savoir ce qui se passa alors dans l'esprit du maréchal et pourquoi vouloir découvrir ce qui ne peut être découvert. En 1814, Ney écrit donc : ... « la plus belle récompense que l'Empereur Napoléon ait pu me donner avant son abdication était le commandement supérieur de cette garde [la vieille garde]... Ce sera un des plus beaux jours de ma vie de présenter la vieille garde impériale sans peur et sans reproche au nouveau souverain que nous avons adopté... » (NOTE: 137AP/5, pièce 115) et en 1815, il déclare au général Bertrand : « Oui, mon Cher général, je suis l'homme le plus heureux de la terre en apprenant enfin que je pourrai... offrir de nouveau mon épée et ma vie au seul souverain qui convienne au bonheur de notre chère Patrie. Qu'ils partent ces Bourbons pour régner comme ils l'entendent » (NOTE: 137AP/5, pièce 283). Cette dernière missive est une des cent trente lettres écrites par Ney retrouvées et achetées au début de ce siècle par le prince de la Moskowa.Dès que Ney s'est tu, son interlocuteur prend à son tour la parole et nous découvrons dans ce fonds d'archives, comme deux volets d'un même dyptique, les demandes et les réponses qui constituent le dialogue. En pleine bataille de Leipzig, le 17 octobre 1813, le maréchal écrit à Bertrand, au duc de Padoue, et l'Empereur, à Marmont, à Berthier, donne des ordres au 7e Corps (NOTE: 137AP/4, pièces 457 à 461), tandis qu'il reçoit le même jour douze lettres dont neuf du major général de la Grande Armée (NOTE: 137AP/14, pièces 648 à 659). Berthier lui adresse un message à quatre heures du matin, deux autres à cinq heures : « Il est indispensable que vous teniez la position de Leipzig et de la Partha,... nous allons attaquer ce matin l'ennemi sur lequel nous avons eu beaucoup de succès hier et si nous pouvons le mettre en déroute, tout peut être encore sauvé, si au contraire vous quitté Leipzig, tout est perdu », une autre lettre à cinq heures et demie, deux à sept heures du soir, une à huit heures, une à neuf heures et enfin une qui ne porte pas l'indication de l'heure. Aussi nul ne sera surpris en apprenant que les lettres reçues par Ney représentent la moitié de ses papiers : lettres écrites par l'Empereur (trente lettres inédites sur les cinquante et une conservées) (Note: Une lettre est envoyée par Bonaparte et cinquante par Napoléon. Lorsque nous disons « trente lettres inédites », nous voulons dire qu'elles ne figurent pas dans laCorrespondance de Napoléon Ier publiée par ordre de l'Empereur Napoléon III . Paris, 1858-1869, 32 vol. in-4° et qu'elles n'ont été publiées ni par L. Lecestre.Lettres inédites de Napoléon Ier . Paris, 1897, 2 vol. in-8°, ni par L. de Brotonne. Lettres inédites de Napoléon Ier . Paris, 1898, in-8° et Dernières lettres inédites de Napoléon Ier . Paris, 1903, 2 vol. in-8°), par Joseph, roi d'Espagne, par Louis, roi de Hollande, par Jérôme, roi de Westphalie, par les ministres, les officiers supérieurs, les officiers placés sous les ordres de Ney, les sans-grade et les civils. Nous ne pouvons, dans le cadre d'une introduction, préciser ce qu'apporte à la connaissance des diverses campagnes de Ney la consultation de cette abondante correspondance reçue par lui entre 1796 et 1815, nous voudrions donc seulement insister, à titre d'exemple, sur l'importance et la variété des renseignements que l'historien puisera dans les lettres relatives à la guerre d'Espagne.Ney combattit en Espagne et au Portugal durant deux ans et demi, de 1808 au printemps de 1811, et près de deux mille lettres décrivent cette campagne, la plus longue de sa carrière militaire et, en définitive, la plus importante par les répercussions qu'elle eut sur le destin de l'Empire (Note: 1740 lettres adressées à Ney durant la guerre d'Espagne et 165 pièces jointes sont conservées dans les cartons 137AP/11 (de la pièce 355 à la fin), 137AP/12 et 137AP/13). Les lettres quotidiennes du major général de l'armée d'Espagne, représentant de Napoléon et du roi Joseph, et les ordres du jour de l'état-major indiquent les mouvements de troupes prévus, les rapports adressés à Ney par les généraux placés sous son commandement montrent comment ils ont été exécutés. Des états donnent des précisions sur le nombre des officiers, des hommes et des chevaux qui composent le 6e corps commandé par Ney, d'autres états rendent compte par exemple des bouches à feu et munitions qui servent à la défense des places telles que La Corogne ou Le Ferrol occupés par les Français depuis 1809. Les insurrections paysannes inquiètent les officiers qui ne cessent de fournir à Ney des détails sur l'état d'esprit de la population. Le colonel Dalton décrit ainsi les méthodes de l'ennemi : les paysans n'attaquent que les bagages où à la rigueur les hommes s'ils ne sont que deux. La plupart du temps, ils désarment les soldats français sans les blesser puis se sauvent en courant très vite, beaucoup plus vite que les soldats lourdement chargés. Quand ils sont arrêtés, ils se refusent à donner aucun renseignement. Des émissaires parcourent le pays, persuadant aux Espagnols que les Français vont tous les fusiller et les prêtres se font les plus ardents propagateurs de la révolte. Quatre prêtres, « ... connus par leurs débauches, prétendent par des sophismes égarer et entraîner les pauvres paysans et habitans de cette ville dans une anarchie... », peut-on lire dans une lettre anonyme adressée du Ferrol au général Labassée en février 1809 (Note: 137AP/11, pièce 599 a). A la même époque, Fournier-Sarlovèse, dont trente dragons ont été assassinés par les habitants d'une ville qu'ils avaient traités en amis, demande avec insistance qu'on réagisse pour arrêter la sédition qui se propage entre Le Ferrol et Mondoñedo, je vous prie de considérer, écrit-il, s'il ne serait pas convenable de faire netoyer ce pays par une forte colonne mobile qui, parcourant plusieurs points avec rapidité sans que sa marche put être prévue, empêcherait toute communication entre les différentes masses d'insurgés et les tiendrait continuellement dans un état d'anxiété et de crainte » (Note: 137AP/11, pièce 596 b). L'approvisionnement de l'armée est pour Ney une préoccupation de tous les instants, il ordonne des réquisitions, qui doivent être appuyées par la force armée, mais très vite les ressources s'épuisent. Le général Marchand constate, à Saint-Jacques-de-Compostelle, en juin 1809, qu'il n'a plus que pour deux jours de vivres et trois ans plus tard c'est encore lui qui, au Portugal, jette ce cri d'alarme : « Des soldats viennent me demander du pain et je n'en ai pas pour Moi » (Note: 137AP/13, pièce 713). Les troupes sont sans vivres, sans fusils, sans chaussures. Les impositions en argent levées par les généraux dans les provinces qu'ils gouvernent rapportent peu, comme semblent le prouver plusieurs lettres ou tableaux de répartition qu'un historien devrait étudier avec soin. Les dissensions qui s'élèvent entre les maréchaux achèvent de porter l'exaspération et le découragement de l'armée à son comble. Tantôt c'est Soult qui veut évacuer la Galice, tandis que Ney s'y refuse, tantôt c'est Masséna qui ordonne à Ney de maintenir son corps en Portugal au sud de Celorico, alors que Ney, jugeant cette région désertique, préconise un autre emplacement. Cette fois-là, le litige se terminera mal et Ney sera relevé de son commandement en mars 1811. Pour apprécier les conséquences de ces querelles, il n'est que de lire les lettres de Marchand, qui, parlant du repli de Soult en juin 1809, déclare : « ... la peur donne des ailes... Le départ du 2e corps [celui de Soult] est une atrocité inimaginable... Il n'y a aucune perfidie dont il ne soit capable », et à propos de la décision de Masséna : « ... C'est vouloir assassiner l'armée que de prendre une pareille mesure. Depuis quelques jours, nos troupes n'ont rien à manger; je suis convaincu que dans les environs de ma division, on n'y trouverait pas de quoi nourrir un régiment pendant un jour. Avec cela, la troupe est au bivouac par la pluie... C'est dans une pareille position qu'on lui offre du repos, c'est bien plutôt le désespoir qu'on lui présente » (Note: Des extraits de ces lettres de Marchand des 14 et 15 juin 1809 (137AP/12, pièces 226 et 234) et toute la lettre du même en date du 21 mars 1811 (137AP/13, pièce 713) ont été publiés par H. Bonnal.La vie militaire du maréchal Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa , t. III, Paris, 1914, p. 206 et 212 et 526-527. Ce volume est consacré à la guerre d'Espagne. Bonnal décrit les opérations jour par jour mais ne donne pas d'études d'ensemble sur les divers problèmes : révoltes de la population, approvisionnement de l'armée, etc.).Désormais, les lettres que reçoit Ney se font l'écho de difficultés grandissantes. Après la retraite de Russie, qui ne pourra faire l'objet d'aucune nouvelle étude faute de documents conservés entre novembre 1811 et janvier 1813, les troupes commandées par le maréchal résistent sans succès en Allemagne et en France. Ney se rallie à Louis XVIII puis à l'Empereur durant les Cent Jours, mais la plupart des lettres qu'il reçut alors datent de la campagne de 1815 et ont été publiées par le second fils du maréchal, point n'est donc besoin d'y revenir.Si la documentation fournie par ces archives permet de renouveler l'histoire des campagnes du maréchal étudiées trop souvent d'un point de vue purement tactique et militaire, peut-on aborder un sujet aussi rebattu que le procès de Ney, sans craindre les redites? Les moindres détails des séances du conseil de guerre ou de la Chambre des pairs sont connus grâce aux procès-verbaux conservés aux Archives nationales (CC 499 et 500), qui ont été publiés depuis longtemps. Quant aux derniers instants du maréchal, il suffit de relire les Mémoires du comte de Rochechouart et le rapport de l'inspecteur général des prisons Laisné (Archives nationales, F7 6683) pour s'en faire une idée exacte. Toutes ces sources ont été exploitées avec beaucoup d'érudition par Welschinger à la fin du XIXe siècle (Note: Voir les références bibliographiques, p. 168). Mais les pièces officielles ne rendent pas la véritable atmosphère des débats, les réactions spontanées des Français, les sursauts de l'opinion publique que décrivent les papiers remis par l'avocat de Ney, Berryer père, au fils de son malheureux client, sans doute lorsque la maréchale et ses enfants demandèrent en 1832 la révision du procès. Berryer a annoté toutes les lettres envoyées à Ney ou à la maréchale, qui lui ont été transmises, comme celles qui lui étaient personnellement adressées;. Les Français, passionnés par le sort du « brave des braves », l'ont entendu plaider devant le conseil ou la Chambre des pairs, ils ont lu les mémoires qu'il a rédigés, entre autres l'Exposé justificatif pour le maréchal Ney ; ils écrivent de Paris, de Nancy, de Lyon, de Dijon pour transmettre leurs impressions, défendre l'accusé, proposer de venir déposer, ils rappellent tel épisode de la vie de Ney dont ils ont été témoins, ou conseillent l'avocat : « Écoutez-moi, ceci n'est pas un avis à négliger », ou « Voici... je crois un moyen pour sauver le maréchal Ney ». Il s'agit souvent de citoyens obscurs, parfois un nom retient l'attention, c'est Macdonald qui regrette en novembre que la maréchale n'ait pas imploré la bonté et la clémence du roi au lieu de chercher des avocats pour défendre son mari (Note: 137AP/15, pièce 224), c'est Benjamin Constant qui expose les principaux arguments dont devraient se servir, d'après lui, les avocats de Ney (Note: 137AP/16, pièce 7). Toute la genèse de l'argumentation juridique de Berryer figure ici, il a conservé ses notes de travail, les brouillons de ses discours, les opuscules dont il est l'auteur, armes qui se révélèrent impuissantes à sauver celui qu'elles voulaient préserver : Ney, arrêté le 3 août 1815 et condamné par ses pairs le 6 décembre, était fusillé le lendemain à l'aube.Les témoins de chacun des actes du drame ont décrit dans d'émouvants récits leurs impressions et leurs souvenirs. Mme de Bessonies, dont la plume tremble encore lorsqu'elle écrit sa lettre, raconte à son oncle la scène de l'arrestation et l'encerclement du château de Bessonies par les gendarmes venus d'Aurillac. Elle voulut sauver Ney et le cacher, mais il la pria de se retirer. « Je montai dans ma chambre, dit-elle, crainte de le gêné, je n'y restai que le temps de mettre une robe et dessendis tout de suite. Quel fut mon chagrin et mon étonnement quand il me dit qu'il avait fait dire qu'il ettoit au lit. » (Note: 137AP/15, pièce 214. Mme de Bessonies était la cousine germaine de la maréchale Ney et le destinataire de la lettre était sans doute Pierre-César Auguié, beau-père du maréchal). Arrivé à Paris, après un voyage que rapporte l'officier de gendarmerie Janillion, chargé de l'accompagner (Note: 137AP/15, pièce 215), Ney est enfermé à la Conciergerie où il profite de son inaction forcée pour mettre de l'ordre dans ses affaires. Il indique par une note rédigée à l'intention de sa femme qu'il a réglé le compte de son secrétaire, de son valet de chambre et de ses palfreniers mais qu'il doit encore 1.300 francs au sieur Montigneul, marchand de tableaux, et 120 francs au peintre qui a restauré ses quatre grands tableaux de Robert. Il dresse lui-même l'inventaire des meubles et objets qui se trouvaient à la Conciergerie et lui appartenaient, entre autres : « 1 table d'accajou en forme de secrétaire garni de cuivre doré renfermant une flutte, quelques cayers de musique, ... 1 boëte d'accajou renfermant des jettons, fiches et cartes à jouer » (Note: 137AP/16, pièces 155 et 156). Par la suite, il est transféré de la Conciergerie au Luxembourg où se passe la scène déchirante des adieux du maréchal à sa femme et à ses enfants dans la nuit du 6 au 7 décembre. Mme Gamot, belle-sour de Ney, y assiste. Elle a relaté ces heures tragiques et l'ultime tentative de la maréchale qui court aux Tuileries au lever du jour pour demander audience à Louis XVIII. Arrivées au pied de l'escalier du pavillon de Flore, les deux femmes se voient refuser le passage par un garde qui leur dit que cela pourrait troubler le déjeuner du roi. « Des corbeilles chargées de viandes qui passaient... montraient que c'était l'heure du repas de sa Majesté. » Sur ce, Clarke arrive, la maréchale se précipite sur lui, mais le duc de Feltre la repousse durement sans proférer une parole et monte l'escalier à la hâte. Enfin, au bout d'un quart d'heure, le duc de Duras les reçoit et prévient Mme Gamot qu'il n'est plus temps (Note: 137AP/16, pièce 159. E. Harlé.Livre de famille. Recueil de documents sur ma famille. Seconde partie, Famille de ma mère , t. II, Bordeaux, 1916-1918, p. 243-249 édite une autre version un peu plus longue du récit de Mme Gamot. Ce document était conservé chez Mme Melchior, descendante de Mme Gamot, à l'époque où Harlé écrivait; on ignore ce qu'il est devenu depuis. La pièce conservée dans le fonds 137AP offre donc une valeur de relique). Le maréchal était déjà tombé sous les balles des hommes du comte de Saint-Bias au carrefour de l'Observatoire. Le bruit de la fusillade était parvenu aux oreilles d'un nommé Pelletier, grenadier de la Garde nationale, alors de faction rue Madame. Abandonnant son sac et sa giberne, Pelletier s'élança à toutes jambes le long des murs du Luxembourg et arriva sur les lieux alors que le corps venait d'être placé sur un brancard. « Je suivis seul le brancard porté par deux hommes qui avaient chacun un grand tablier blanc comme deux bouchers, raconte-t-il, ... il se montra très peu de monde dans les allentours et s'il s'en montrait, c'étaient quelques habitans du quartier qui semblaient rentrer dons leurs maisons comme effrayés... Je suivis donc tout seul le brancard, le regardant dans un morne recueillement. » Le corps fut transporté à l'hospice de la Maternité et placé dans une petite pièce sombre. Les porteurs se retirèrent, enlevant le drap qui couvrait le corps, et Pelletier put contempler pour la dernière fois le maréchal. Il était vêtu d'une redingote brune ou bleue, l'obscurité du caveau ne permettait pas de voir bien la couleur, son gilet noir était boutonné presque jusqu'en haut, sa poitrine était percée de balles. « La noble tête du Maréchal en avait été respectée et ses traits ne semblaient nullement affectés... Une seule balle avait atteint le bas du côté droit de la mâchoire inférieure sans changer l'expression de sa noble figure, son buste était imposant et semblait encore commander le respect. ». (Note: 137AP/16, pièce 162). Pas plus que Mme de Bessonies ou Janillion, Pelletier n'apporte de révélations susceptibles de modifier ce que nous savons des derniers instants et de la mort du maréchal, néanmoins ces récits précisent certains faits ou le rôle de certaines personnes, ils mériteraient de faire l'objet d'une publication qui complèterait les biographies écrites jusqu'à présent (Note: Depuis la rédaction de ces lignes, la lettre de Mme de Bessonies et une partie du récit de Janillion ont été publiées : Ch. de Tourtier. L'arrestation du maréchal Ney, dans Revue de L'Institut Napoléon, no 79, avril 1961, p. 44-50, et no 82, p. 14).Les historiens de l'art, des prix, de la vie économique, s'intéresseront plutôt au septième chapitre de notre inventaire qui comprend tous les documents relatifs aux biens du maréchal. L'hôtel acheté en 1805 par Ney au 74-76 de la rue de Bourbon, devenue de nos jours la rue de Lille, nécessita de nombreux aménagements et embellissements dont rend compte une importante série de factures. On apprend ainsi combien Simon, marchand boulevard d'Antin, vendait son papier peint en mars 1810, quel était le prix d'une commode, d'un secrétaire ou d'une console chez l'ébéniste Magnien et l'on sait que Weber faisait payer 96 francs, en août 1810, une petite table tricoteuse en bois de noyer forme gothique, avec des roulettes. Des mémoires détaillés indiquent le coût de diverses réparations, des états des lieux, rédigés lorsqu'il fallut louer l'hôtel après la mort du maréchal, donnent une description précise des pièces et de leur ameublement : rideaux, tapis, lampes, lustres, pendules, lits et commodes sont énumérés. Des Espagnols, le comte Rostopchine, le duc de Broglie, le baron de Staël, un gentilhomme irlandais furent tour à tour locataires de tout ou partie de l'hôtel qui sera vendu à un certain M. Boulenger pour 320.000 francs le 27 novembre 1820. En comparaison, la documentation relative aux châteaux des Coudreaux et de Pruneville, achetés par Ney à proximité de Châteaudun, paraît assez incomplète. Nous ne sommes guère mieux renseignés sur les dotations qui accompagnaient les titres de duc d'Elchingen et de prince de la Moskowa conférés au maréchal par Napoléon en 1808 et 1813. La liste des biens attribués à cette occasion est annexée aux décrets et lettres patentes conservés aux Archives nationales dans le fonds de la Secrétairerie d'État, mais les actes de gestion des terres de Westphalie, de Hanovre, du département de Trasimène, et des rentes sur les produits de l'octroi du Rhin et sur le Monte Napoleone de Milan ne se trouvent pas dans les papiers Ney comme on aurait pu le prévoir. Seules ont échappé à la destruction des lettres, d'ailleurs fort instructives, envoyées par l'intendant Deleuze que le maréchal avait chargé d'administrer sa principauté polonaise de Sielun. En 1812 et 1813, Deleuze tente en vain de protéger le domaine contre les exigences des à Autrichiens qui multiplient les réquisitions. Il ordonne d'enterrer le grain de semence afin de le sauver et oblige les fermiers à travailler dans les champs pendant la unit. Du 3 mai 1812 au 22 janvier 1813, il livre pour 4.396 francs 77 centimes de denrées à l'occupant. Dans ces conditions, il ne peut verser de fortes sommes au maréchal, et se voit même contraint d'abandonner le domaine au printemps de 1813 (Note: 137AP/18, pièces 19 à 23). Il est aussi impossible à la même époque de toucher les revenus des terres de Westphalie et de Hanovre. Ney ne peut même pas compter sur sa solde : en décembre, il réclame sans succès au ministre de la guerre 40.000 francs qui lui sont dus depuis octobre. Le traitement de la Légion d'honneur lui-même n'est pas versé. Aussi n'est-il pas étonnant de constater que les comptes de Batardy, notaire du maréchal, laissent apparaître un découvert important pour l'année 1813, et Batardy conclut « ... il serait impossible de faire face aux dettes sans emprunter » (Note: 137AP/18, pièce 138). Ces difficultés financières ne contribueraient-elles pas à créer une certaine désaffection des maréchaux pour le régime? Le bel enthousiasme n'est plus qui poussait Ney à noircir des feuilles entières de plans de manouvres, de mémoires sur la tactique, de dessins de fusils et de carabines dont il projetait la fabrication (Note: 137AP/18, pièces 159 à 2). C'était alors l'apogée de la puissance napoléonienne et Ney préparait son armée à conquérir l'Angleterre. Maintenant l'Empire s'effondre, les jeunes recrues se font massacrer en Allemagne, les maréchaux, commandant des troupes qui n'ont reçu aucun entraînement, ne peuvent plus croire à la victoire. L'avènement de Louis XVIII sera, à leurs yeux, la seule issue possible, le seul moyen d'instaurer « la paix générale si ardemment désirée par toutes les nations de l'Europe ».Ces arguments et bien d'autres encore seront présentés par la maréchale et surtout par son second fils : Aloys, duc d'Elchingen, pour réhabiliter la mémoire de Ney. Dès la mort de son père, Aloys (1804-1854) rassembla de nombreux matériaux qui avaient tous pour but de réfuter les accusations portées contre le maréchal et s'ordonnaient donc autour de trois thèmes principaux : la brouille de Ney avec Soult et Masséna durant la guerre d'Espagne, son rôle en 1814 et son attitude pendant les Cent Jours. Cette documentation, conservée dans le fonds Ney, est d'inégale valeur : il s'agit parfois de mémoires inédits tels que les « Souvenirs du commandant Rouyer sur la mission de Ney en Helvétie », de témoignages recueillis auprès des compagnons du maréchal ou bien encore de copies d'actes aujourd'hui perdus. Mais l'on trouve aussi des notes puisées dans des livres, des manuscrits d'ouvrages publiés par Aloys Ney et des extraits de registres de copie-lettres du maréchal sans intérêt, puisque ces registres figurent dans le fonds. Cinquante ans plus tard, le prince de la Moskowa (1870-1928) faisait transcrire les actes conservés aux Archives de la guerre à Vincennes et aux Archives nationales afin de parachever l'ouvre de son grand-père, mais que le chercheur prenne garde : il ne doit jamais se dispenser de consulter l'original, certaines pièces n'ayant été que partiellement recopiées sans raison apparente.En achevant de rédiger ces lignes, que de documents aperçus en cours de classement nous reviennent en mémoire : ce récit de la bataille d'Elchingen par le général Loison, tel journal détaillé du siège de Ciudad-Rodrigo, ces lettres qui relatent par le menu l'organisation du camp de Montreuil, et tant d'autres que nous n'avons pas signalés. Mais ne valait-il pas mieux offrir aux historiens le plaisir de la découverte? Puissent-ils recourir à ces archives pour élaborer de nouvelles études sur l'histoire du maréchal Ney et de l'Empire.Présentation des archives de la famille du maréchal NeyDans la seconde partie des archives du fonds 137 AP, la correspondance aussi domine. On écrivait beaucoup à cette époque de vastes loisirs. Mais le ton a changé. Il s'agira moins de glorieuses campagnes que de luttes partisanes et de révolutions; moins de l'administration des royaumes que de l'ennui des garnisons. Le raz-de-marée napoléonien s'est apaisé. On n'entend plus que le ressac.Cette correspondance émane, pour la plus grande part, des fils de la maréchale qui, bonne mère, la conservait scrupuleusement. En revanche, ses propres lettres dispersées entre quatre fils, nous sont parvenues en petit nombre.Le classement de cette correspondance a présenté de réelles difficultés. En dehors d'Aloys, deuxième fils de la maréchale, les expéditeurs dataient et signaient rarement leurs envois. Certaines lettres comportant plusieurs feuillets, quelques-uns de ces feuillets se sont déplacés au cours de manipulations diverses et la reconstitution ultérieure d'une lettre bien que guidée par la texture du papier, l'écriture nettement différenciée des correspondants, ou le sens du texte, n'a pas été toujours possible. Ces feuillets, heureusement peu nombreux, resteront « personnes déplacées ».Le fonds comporte surtout des originaux. Cependant deux recueils de copies y sont joints.L'un, de 176 feuillets, contient copies des lettres que la reine Hortense adressait à son amie la maréchale, élevée comme elle dans l'institution de Mme Campan, à Saint- Germain-en-Laye.L'autre recueil contient copies des lettres adressées à sa famille par Michel, troisième duc d'Elchingen, pendant la campagne du Mexique qu'il termine au commandement de la contre-guérilla des Terres-Chaudes (1862-1865).Enfin, un troisième recueil, original celui-là, a été constitué par Aloys sous forme de journal, en utilisant les lettres envoyées à sa femme pendant l'expédition qu'il fit en Algérie, en 1835, avec le duc d'Orléans. Une partie de ce journal a été publiée par le général Paul Azan dans leBulletin de la Société de géographie d'Alger et de l'Afrique du Nord , no 33 de janvier 1906. Un exemplaire de ce numéro figure dans le fonds avec l'original.A ces documents ont été réunis des papiers divers, comptes, reçus, quittances, actes notariés ou administratifs, épaves de la vie quotidienne. Des expéditions d'actes d'état civil ou des copies d'états militaires, des brevets de décorations, facilitent bien des précisions chronologiques.L'ensemble va nous permettre d'esquisser sommairement la biographie des correspondants, et leurs rapports entre eux ou avec leurs contemporains.A trente-trois ans le général de division Michel Ney (il sera maréchal deux ans plus tard) épouse le 5 août 1802, au château de Grignon (Seine-et-Oise), Aglaé-Louise Auguié, une brune jeune fille de 20 ans. Elle est la seconde fille de Pierre-César Auguié, successivement munitionnaire général aux vivres de l'armée, receveur général des finances et administrateur général des postes. Il a mené brillamment ses affaires en même temps que celles de l'État et se trouve propriétaire de plusieurs domaines, dont le moulin d'Arnac, en Corrèze, acheté en 1793 au marquis de Ferrières de Sauvebeuf« avec un mobilier considérable » (NOTE: Lettre du marquis de Sauvebeuf, A Charles Gamot, gendre de P.-C. Auguié. Fonds Ney, 137AP/28 dossier 5). Il a payé le tout 180.000 francs en assignats, dont l'infortuné marquis a retiré 35.000 francs de monnaie saine. Quant au château de Grignon où a lieu le mariage, il a été acquis en 1796 des héritiers d'Anne-Marie Potier de Novion, épouse d'Alexandre- Guillaume de Galard-Béarn, marquis de Brassac. L'acquéreur a complété l'achat en 1801 en rachetant à l'État les parts confisquées sur deux fils émigrés (NOTE: Lettre du marquis de Sauvebeuf, A Charles Gamot, gendre de P.-C. Auguié. Fonds Ney, 137AP/28 dossier 3. Le château de Grignon revendu en 1803 au maréchal Bessières, alors général de division, abrite depuis 1826 l'École nationale d'agriculture. Il avait été payé 78.115 francs. Il est revendu à Bessières 260.000 francs (loc. cit.)).Henriette-Adélaide Genet, mère d'Aglaé-Louise, troisième d'une famille de neuf enfants, est morte tragiquement en 1794. Bouleversée par les tragédies de la Terreur, elle s'est jetée d'un deuxième étage. La soeur aînée d'Henriette est la célèbre Mme Campan, lectrice de Mesdames, femme de chambre de la reine Marie-Antoinette, puis directrice de l'Institution nationale de Saint-Germain-en-Laye, pension pour demoiselles et enfin surintendante de la maison d'éducation d'Ecouen, ce qui a achevé d'établir sa réputation.Les enfants du maréchal ont donc une double hérédité de lettrés et d'artistes car on trouve aussi dans la famille Ney un goût prononcé pour la musique, le maréchal joue de la flûte et une cousine, Jeanne Ney, ravissait son entourage par une voix charmante autant que par une correspondance brillante et enjouée.L'imagerie a popularisé le maréchal Ney, son visage mal équarri, son nez court, ses yeux un peu saillants, son menton volontaire. Il n'avait rien d'un don Juan et à la première entrevue est trouvé par la jeune Auguié « démodé » et « fort laid ». Mais la gloire prestigieuse qui déjà l'environne, sa bravoure légendaire influencent à son insu la jeune fille. Elle réagit avec vivacité lorsqu'un visiteur parlant devant elle du général, dit qu'il a eu sept chevaux tués sous lui : « Treize, Monsieur, se récrie-t-elle. - Ah! s'exclame Mme Campan présente, tu l'aimes! » Comment est la jeune mariée? La duchesse d'Abrantès et Mme d'Arjuzon nous la peignent comme une belle brune, un peu maigre, ce qui accentue ses traits, mais avec une physionomie intelligente et spirituelle, d'admirables yeux noirs, de jolis pieds, de jolies petites mains fines et très blanches, et un ensemble très distingué (NOTE: M.-C. d'Arjuzon, p. 57-58, op. cit. dansSources imprimées ). Elle chante à ravir. Sa voix a peu d'étendue, « mais les cordes en sont pures, justes et d'un timbre charmant ».Cette union est heureuse. La maréchale met au monde quatre fils : Joseph-Napoléon, dit Léon, le 8 mai 1803; Michel-Louis-Felix, dit Aloys, le 22 avril 1804; Eugène, en 1808; Napoléon-Henry-Edgard, le 12 mars 1812.Nommée dame du palais de l'impératrice par décret du 13 septembre 1810, elle prête serment le dimanche 24 octobre avec le cérémonial accoutumé (NOTE: Arch. nat., AF/IV/85, p. 119). Nous la voyons figurer sur les états de la maison de l'impératrice, de septembre 1810 à novembre 1813 inclus. Elle figure d'abord sur un état récapitulatif avec mention d'un traitement de 12.000 francs annuels, soit mille francs par mois. Mais comme les services effectués sont seuls payés et que les dames du palais servent Dar trimestre, c'est 250 francs par mois qu'elle reçoit, au lieu de 1.000 francs. Nul doute cependant qu'elle ne mène un grand train. Elle habite le bel hôtel Ney, 74-76 rue de Bourbon (aujourd'hui rue de Lille). Elle assiste à la plupart des fêtes impériales aux places assignées aux dames du palais et qui nous sont connues par les registres des procès-verbaux de la maison de l'Empereur. Sa vie est celle des grandes dames de l'Empire, mélange de cérémonial imposant, de magnificence et d'économie; mélange dosé par le Maître, désireux d'éclipser toutes les cours d'Europe tout en surveillant minutieusement les dépenses. Euphorie quelquefois troublée par les dédains et les brocarts dont les dames du Boulevard Saint-Germain, accablent la nouvelle cour.La chute de l'Empire et l'exécution du maréchal Ney, n'abattent pas longtemps la nature primesautière et dynamique de la maréchale. Elle s'éloigne cependant, attentivement surveillée par la police de la Restauration. Passant par Genève, elle se rend en Italie et s'installe à Florence. Elle séjourne aussi à Lucques où ses fils aînés vont dans un excellent lycée organisé selon les règlements de ceux fondés par Napoléon. Ils acquerront pendant leur séjour en Italie une parfaite connaissance de la langue et leurs lettres à la maréchale sont émaillées de phrases en italien et de citations littéraires italiennes. La maréchale voyage, va voir son amie la reine Hortense à Livourne, où celle-ci prend des bains de mer. Elle lui raconte ses efforts pour sauver son mari et la manière dont on l'éconduisit sous prétexte qu'elle troublerait la digestion du roi (NOTE : « Un exempt des gardes vint dire à ma soeur qu'il était impossible qu'elle vit le roi, que cela pourrait troubler son déjeuner ». Récit de Mme Gamot, publié par Harlé, dansLivre de famille t. II, p. 248). Mais elle supporte mal la solitude du veuvage et on peut affirmer qu'elle ne pleure pas trop longtemps le maréchal. Elle épouse secrètement en Italie le futur maréchal de camp, Louis d'Y de Résigny, officier d'ordonnance de l'empereur en 1815, « le plus nul des êtres » dit la duchesse d'Elchingen mais qui parait l'avoir sincèrement aimée ainsi que ses fils car nombreuses sont les lettres où ils chargent leur mère d'amitiés pour le « bon Résigny », l' « excellent Résigny » (NOTE : Marie-Jules-Louis d'Y de Résigny, né le 24 août 1788, h Résigny, Aisne, fut successivement aide de camp du duc Charles de Plaisance en 1813, officier d'ordonnance de l'empereur le 22 avril 1815 et maréchal de camp le 18 décembre 1841. Il survécut trois ans à la maréchale et décéda le 25 octobre 1857).Des copies de lettres de la reine Hortense qui existent dans le présent fonds (NOTE : 137AP/21, dossier 8) on peut inférer que la maréchale regagne la France en 1819. Elle vend l'hôtel de la rue de Bourbon, en loue un autre 56-62 rue Chantereine, aujourd'hui rue de la Victoire. Elle partage son temps entre Paris, et sa propriété des Coudreaux dans l'Eure-et-Loir. Elle voyage aussi, fait des séjours à Arenenberg chez la reine Hortense, à Augsbourg chez la même. Elle prend les eaux. Ses stations préférées sont Bade et Saint-Sauveur. En 1822, ses deux fils aînés sont admis à l'Ecole polytechnique, mais ne peuvent y rester car ils refusent de fournir un certificat de fidélité aux Bourbons. Ils ne cessent pour autant d'étudier les mathématiques car une ordonnance royale du 1er septembre 1824 les ayant autorisés à prendre du service dans l'armée suédoise, ils y sont admis tous deux, le 9 novembre 1824, comme sous-lieutenants d'artillerie, après avoir passé un examen équivalant à l'examen de sortie de Polytechnique. Le 11 mai 1826, ils sont nommés lieutenants et officiers d'ordonnance du prince royal de Suède.La Monarchie de Juillet prend à coeur d'atténuer les préjudices causés à la famille Ney par la rigueur légitimiste. La pension de la maréchale est rétablie. Les deux aînés quittent le service de la Suède. Léon est d'abord colonel de la Garde nationale, puis le 11 août 1831, capitaine au 5e hussards. Aloys, officier d'ordonnance du maréchal comte Gerard, ministre de la guerre, le 1er août 1830, est nommé capitaine en second au 1er carabiniers, le 20 août de la même année. Edgard est autorisé à suivre les cours de l'Ecole de cavalerie, à Saumur.La maréchale déménage encore. Nous relevons les différentes adresses auxquelles ses fils lui écrivent à Paris. Comme leurs lettres ne sont pas datées (sauf celles d'Aloys). il n'est pas aisé de les classer dans un ordre chronologique. Il semble qu'après le 62 de la rue Chantereine, vienne le 6 de la rue de La Rochefoucauld, puis le 7 de la rue de La Bruyère, le 20 de la rue Sainte-Croix-d'Antin, le 3 de la rue d'Antin, le 33 de la rue Neuve-des-Mathurins, le 3 de la rue Richer, enfin le 8 de la rue de l'Isly où elle mourut.Quel jugement d'ensemble porter sur la maréchale, un peu effacée dans l'ombre de la personnalité puissante du « Brave des braves », et sur qui devait peser son destin tragique. Sa belle-fille d'Elchingen lui reproche sa légèreté et ses goûts mondains. Son fils Léon essaie de réfréner ses goûts de dépenses, la met en garde contre les initiatives irréfléchies de sa nature impulsive. Nous possédons peu de lettres de la maréchale. Sa vraie physionomie nous est révélée par les lettres de ses fils qui lui témoignent toujours une profonde affection et une sollicitude de tous les instants, alors même qu'ils se trouvent en désaccord avec elle. C'est qu'elle est une mère attentive et aimante. La légèreté dont l'accuse sa belle-fille ne l'empêche pas de tout tenter pour les siens. Et ses démarches sont faites quelquefois avec une sorte de naïveté intrépide. Nous avons vu qu'elle se fit éconduire aux Tuileries dans ses ultimes démarches pour sauver son époux. Après 1848, elle va trouver le roi Jérôme et lui demande pour Léon « le ministère de la Guerre ». « Il faudrait être au moins général de division, lui répond l'ex-roi. -- Hé bien alors, celui des Affaires étrangères... » Léon n'a ni l'un ni l'autre. On se contente de le nommer colonel, le 1er mai 1849. C'est ce que conseillait Aloys, la tête la plus froide de la famille.Mais on peut penser que la légèreté de la maréchale en a fait une femme heureuse et facile à vivre. Elle ne s'appesantit jamais sur ses malheurs tout en se plaignant de sa santé, de ses dents, de ses maux de tête, de ses rhumatismes qu'elle soigne à l'homéopathie. Une loge au théâtre, une soirée réussie, une voiture bien attelée, sont pour elles des consolations efficaces. Nul doute que le « bon Résigny » ne l'ait consciencieusement aidée à traverser ces temps troublés et ils ne l'ont pas cruellement marquée. Elle a su créer une ambiance de gaîté, une cellule familiale vivante et vibrante, et la gravitation de ses fils autour d'elle est la meilleure preuve de ses qualités. « Je ne connais pas de meilleur cour que le vôtre », lui écrit Jeantet. Et Aloys, âgé de douze ans, en vacances aux Coudreaux, lui adresse en 1816, une phrase charmante : « Depuis que tu es partie, je m'ennuie tout à mon aise. Il semble que le beau temps s'en aille avec toi. » Cette déclaration, beaucoup de mères voudraient l'entendre.Les quatre fils du maréchal Ney ont rédigé une énorme correspondance. A travers leurs lettres généralement d'une langue aisée, d'un style attrayant, transparait la vie sociale et politique du XIXe siècle, en même temps que leurs soucis personnels, leurs goûts, leurs plaisirs, leurs multiples embarras financiers, leurs préoccupations d'avancement, leur égoïsme désarmant parce que sons méchanceté; mais aussi l'affection très vive qu'ils portent à leur mère et à son second époux, le général de Résigny, et, malgré des refroidissements passagers dus aux circonstances politiques, l'intérêt qu'ils ne cessent de se manifester les uns aux autres et le soutien qu'ils sont capables de se prêter dans les circonstances critiques. Eugène, le troisième fils, décédé en 1845, aura reçu de Léon et d'Edgard les plus tendres soins.Tous les quatre sont artistes, dessinent, chantent, jouent du piano; nous avons vu que ces dons, de même que leur facilité de style étaient hérités du côté paternel aussi bien que du côté maternel.Leur principal objectif à chaque nouveau poste est donc de se procurer un piano qui puisse leur faire oublier l'ennui des garnisons de province sur lequel ils ne tarissent pas. Léon, le plus doué au point de vue musical, compose des oeuvres lyriques dont deux sont jouées à l'Opéra-comique (NOTE: Le « Cent Suisse », le 17 juin 1840, joué 58 fois et « Yvonne », le 16 mars 1855, joué 12 fois). Il est en correspondance avec Niedermayer, le compositeur suisse, et avec Auber, le directeur du Conservatoire. Il organise une association musicale et réunit chez lui tout ce que l'époque compte de musiciens de talent, amateurs et professionnels. En garnison à Haguenau en 1848, il fait chanter à ses lanciers la messe du pape Marcel, de Palestrina. Les morceaux qu'il a composés forment, de son aveu, la matière de dix opéras.Edgard a une voix magnifique qui lui assure de grands succès de société. Il dessine. Il a mis au point un procédé nouveau, consistant à enduire de suif de chandelle une feuille de papier et à y étaler ses couleurs de pastel. Elles prennent alors un brillant incomparable. Le musée de Nevers lui demande un de ses « suifs ».Trois des quatre frères font leur carrière dans l'armée. Ils commencent par servir en Suède. La Révolution de Juillet les ramène en France. Tous trois font campagne en Belgique ou en Hollande en 1832; en Algérie: Léon, en 1837 avec le duc de Nemours, puis en 1852 et en 1853; Aloys en 1835 avec le duc d'Orléans (il a laissé une relation de l'expédition), de nouveau en 1839 et en 1840; Edgard, en 1840. Ce dernier a encore à son actif la campagne d'Italie en 1859 et la campagne de 1870 où il est fait prisonnier. Enfin c'est à lui, en mission à Rome, que le Prince-Président adresse la lettre du 18 août 1849 sur les libertés que nous voulions voir accorder aux sujets du Pape, lettre qui retourne en notre faveur l'opinion italienne.Les deux aînés finiront comme généraux de brigade. Léon est mis en disponibilité en 1856. Aloys, général de brigade en 1851, se fait mettre en disponibilité pour protester contre le nouveau régime. Puis il reprend du service dans l'armée d'Orient en 1854 et meurt du choléra à Gallipoli, le 14 juillet 1854. Edgard, général de division, le 15 août 1863, prend sa retraite en 1871 après son rapatriement d'Allemagne.Leur carrière militaire ne nuit pas à leur vie politique. Léon est pair de France le 19 novembre 1831 (NOTE: Promu à la dignité de pair de France à vie par l'ordonnance du 19 novembre 1831, le prince de la Moskowa ne se fit recevoir à la Chambre des pairs que le 6 mars 1841); puis député d'Eure-et-Loir et ensuite, opte pour la Moselle; il est nommé sénateur en 1852; Aloys est député du Pas-de-Calais, Edgard de la Charente-Inférieure et sénateur en 1857. Aloys fait partie de la maison du duc d'Orléans. Il est reconnaissant à la Monarchie de Juillet d'avoir réparé les torts causés par la Restauration à la famille Ney; mais, il conservera toute sa vie rancune aux légitimistes.Edgard après avoir gémi d'ennui de garnison en garnison et accumulé les dettes, est renfloué par le Second Empire. Nommé officier d'ordonnance du Prince-Président, puis aide de camp de l'Empereur, il est premier veneur et enfin grand veneur en 1866.Eugène, le troisième, à qui sa mauvaise santé interdit la carrière militaire, est successivement attaché en Grèce, secrétaire de légation à Rio, d'ambassade a Turin, enfin retourne au Brésil comme chargé d'affaires; profondément, déprimé par le climat qui altère gravement son tempérament débile il ne rentre en France, en 1845, que pour y mourir (le 25 octobre).Eugène est le seul célibataire. Léon épouse le 24 janvier 1828 la fille du richissime banquier, Jacques Laffitte, Mais la puérilité d'Albine Laffitte, son manque non seulement de jugement mais de sens commun forcent Léon à s'en séparer totalement après en avoir eu deux enfants, Aglaé de la Moskowa, dite Eglé, (1832-1890) et Michel-Napoléon de la Moskowa (1837-1852). Par ailleurs les goûts magnifique du gendre, ses dépenses en chevaux (il fait courir) alarment le beau-père qui veut lui couper les vivres et les relations de Léon avec sa belle-famille ne sont que procédures continuelles. Il vit désormais avec la comtesse Pauline Murat, née Méneval. Elle est vraisemblablement la mère de son fils naturel, Jules-Napoléon, né en 1849 et reconnu en 1855 comme fils de Simon Ney et de Julie de Mesvres et dénommé dans le testament olographe de Léon, Léon de Mesvres (NOTE: Voir copie de ce testament dans 137AP/22, dossier 1). Il entre dans l'armée sous le nom de Ney et a laissé, signées de Commandant Napoléon Ney, plusieurs études intéressantes.Eglé de la Moskowa dont le charme et la vivacité ravissent ses jeunes oncles aussi bien qu'Edgard de Vatry, premier fils de la duchesse d'Elchingen, (au point d'alarmer la raisonnable dame), est élevée, assez mal, par son père et par la maréchale. Elle épouse en 1852 Victor Fialin, comte puis duc de Persigny. Après la mort du duc, en 1872, elle épouse le docteur Hyacinthe Le Moine, puis le comte de Villelume-Sombreuil. Des cinq enfants que lui a donnés son premier mari (elle est sans postérité des deux autres) seule, une fille, Marie-Eugénie de Persigny, devenue' Mme Friedmann a des enfants. Ils semblent avoir hérité davantage des défauts que des qualités de leur grand-mère, la charmante et extravagante Eglé, et la succession Persigny présente dans le fonds Ney un dossier assez décevant.Edgard malgré les efforts de sa mère et de ses frères, n'a pu fixer l'attention d'une riche héritière. Il ne peut lui offrir, en dehors de ses talents musicaux, de sa belle voix et de ses dessins à la chandelle, qu'un titre modeste par rapport à ceux de ses frères aînés, et une solde qui lui suffit à peine pour vivre. Le Second Empire qui fait sa fortune lui permet d'épouser, en 1869, Clotilde de la Rochelambert, veuve de Georges de la Bédoyère, chambellan de Napoléon III. Cette alliance tardive est parfaitement heureuse quoique sans postérité.La seule descendance du maréchal Ney provient donc du second fils, Michel-Louis-Félix, dit Aloys.Aloys est la personnalité la plus marquante du groupe tant par sa valeur militaire, son instruction étendue (outre ses connaissances en mathématiques, il parle l'allemand, l'italien et un peu le russe) que par son dévouement continu aux d'Orléans, bienfaiteurs de sa famille et par le sérieux dont il fait preuve dans sa vie publique ou privée (NOTE : Sur les travaux consacrés par le duc d'Elchingen à la mémoire de son père, le maréchal, voir dans Première partie, 137AP/18, les pièces 211 à 300). Il est extrêmement populaire dans l'armée ainsi que sa femme Marie-Joséphine Souham, en premières noces baronne Amédée Bourdon de Vatry. Nul doute qu'elle n'ait exercé sur lui la plus salutaire influence. Nous possédons de nombreuses lettres des époux, souvent séparés par les nécessités du service ou par les difficultés financières qui restreignent leurs déplacements. Ils s'écrivent alors par tous les courriers. Les lettres d'Aloys révèlent un caractère consciencieux et méticuleux jusqu'au scrupule; son style est moins attrayant que celui de sa femme. C'est celui du bon élève soucieux de correction, obsédé par le désir d'être clair et précis et de ne pas faillir à la bienséance. Son amour réel et profond pour sa femme s'exprime laborieusement et trahit toujours l'homme méthodique et réservé qui force un peu son talent dans l'expression de la passion. Il est aussi peu fils de la maréchale que possible.La correspondance de Marie-Joséphine Souham mérite à plus d'un titre de passer à la postérité. On la dit fille naturelle de Napoléon. Elle a, dans ce cas, hérité de lui, ses vues étendues, son style rapide, incisif. Elle a profondément aimé son second mari. Ses lettres débordent de tendresse, d'amour. Ce sont des cris de désespoir devant les séparations renouvelées, des ' remerciements pour tout ce qu'il lui apporte d'appui, d'aide, de sécurité. Ils alternent avec les conseils les plus judicieux, les jugements les plus pénétrants sur les contemporains, généralement dépourvus de bienveillance. Enfin, on y trouve des scènes humoristiques dont la touche ironique, cinglante ou légère, marque leurs acteurs.Tout l'entourage de la duchesse défile dans ses lettres. C'est tout d'abord la famille : la maréchale dont elle juge sévèrement la légèreté et les goûts mondains; Résigny, le plus « nul » des êtres; Léon qui est « un mauvais homme »; sa nièce Eglé qui pleure quand le Prince-président lui prend la main, mais qui pleurait aussi quand le duc d'Orléans lui adressait la parole; Edgard, un égoïste; son beau-frère, l'agent de change, Alphée de Vatry, un bavard incorrigible; et sa femme Paméla, née Hainguerlot, une mondaine affectueuse, intrigante et perfide. Il y a les enfants, Edgard de Vatry, du premier lit, enfant attachant, d'une générosité sans bornes, mais trop faible vis-à-vis des femmes et qui a failli briser sa carrière en enlevant Lydie de Sède, femme d'un magistrat; son neveu, Henri Souham, fils d'un de ses frères, enfant ombrageux, d'un caractère difficile, peu équilibré; enfin les trois enfants qu'elle a eus d'Aloys : une fille qui ne vécut pas; Michel, futur duc d'Elchingen, charmant, léger, influençable, très épris de confort matériel, gros mangeur, grand buveur, qu'il faut avant tout préserver des contacts pernicieux; et Hélène, dont la joie de vivre, le bon naturel font le bonheur de ses parents, avant de faire celui du prince Nicolas Bibesco, camarade de son frère, qui l'épousera en 1861 (après avoir été presque amoureux de sa future belle-mère) et l'emmènera en Valachie.Michel, troisième duc d'Elchingen à la mort de son père, épousera le 9 août 1866, Paule Heine, fille adoptive de Cécile Furtado, veuve du banquier Charles Heine, et en a sept enfants.De nombreux contemporains défilent aussi dans ces lettres: il y a des hommes politiques : Guizot, Thiers, Odilon-Barrot; des écrivains : Edgard Quinet, Mme Amable Tastu, Eugène Scribe, Alphonse Karr, Ernest Legouvé; des artistes : Ary Scheffer et sa fille Cornélie Marjolin, Eugène Lami, etc. Les grands de l'époque : le Prince-Président, le roi Jérôme « léger comme une vieille plume » (la duchesse n'aime pas les Bonaparte et ne s'en cache pas), mais surtout la famille d'Orléans. La plus tendre amie, la correspondante la plus chérie est la princesse royale, Hélène de Mecklembourg-Schwerin, duchesse d'Orléans.Le duc d'Elchingen, officier d'ordonnance du duc d'Orléans, avec qui il ne s'entendait pas toujours, avait été nommé, après la mort tragique de celui-ci en 1842, aide de camp honoraire du comte de Paris, le 22 juillet de la même année, puis aide de camp titulaire, le 1er avril 1844. La princesse royale et la duchesse ont donc l'occasion de se voir souvent, de s'écrire. La princesse est en outre marraine de la petite Hélène. La sympathie est profonde de part et d'autre. Marie-Joséphine ne cesse de vanter à son mari les qualités de sa « chère princesse » et reçoit d'elle cent preuves d'amitié.La révolution de 1848 est pour le ménage d'Elchingen une catastrophe matérielle et morale. La duchesse écrit à Clara (Gustavie de Saint-Clair, dame de la grande-duchesse de Mecklembourg), des lettres qui sont des cris de détresse. C'est pour elle non seulement l'effondrement d'un gouvernement d'une haute tenue, mais encore la porte ouverte à des aventures imprévisibles.L'attitude du ménage est pleine de dignité; sans doute Aloys l'homme raisonnable, au jugement sûr, le plus équilibré de la famille, se souvient-il du pamphlet paru en 1815 : leDictionnaire des girouettes où sont juxtaposés un texte du maréchal en faveur des Bourbons, une déclaration proclamant son dévouement au roi légitime, enfin l'ordre du jour du 13 mars 1815, véhémente proclamation exaltant le retour de l'Empereur. Contre sa mère et ses frères, ivres de joie du retour des Bonaparte, contre les conseils qu'il reçoit de tous côtés, soutenu par sa femme qui les déteste, il demeure fidèle à la maison d'Orléans bienfaitrice des siens. Mais pour se manifester, il attend des événements décisifs, il temporise. En 1850, deux lettres de la duchesse à son mari, volontairement obscures pour dépister la censure (toutes les lettres du duc d'Elchingen sont ouvertes) (NOTE: Nauroy (Charles).Les Secrets de Bonaparte . Paris, Bouillon, 1889, p. 112. Copie de ce passage existe dans 137AP/21, dossier 10), trahissent un voyage de la duchesse au château d'Eisenach où la princesse royale se trouve auprès de sa belle-mère, la grande-duchesse. Elle a emmené ses enfants. Elle est absente du 31 mars au 22 avril. Ces lettres démontrent la fidélité touchante des deux amies et le courage admirable d'Hélène d'Orléans (NOTE : Pour le détail de ce voyage, voir 137AP/23, dossier 7, p. 53).Mais après le coup d'état du 2 décembre, il faut ouvertement prendre position. Aloys nommé général de brigade le 22 décembre 1851 se fait mettre en disponibilité à partir du 17 février 1852. Le décret du 21 janvier contre les biens de la famille d'Orléans est plus qu'il n'en peut supporter.Va-t-on lui en savoir gré, à Eisenach ? Nullement. Hélène a le caractère entier et intransigeant des Allemandes. Elle a mis très haut le prix de son amitié. Tout ou rien. Elle juge que le sacrifice n'est pas probant, l'attitude suffisamment explicite; une carrière brisée ne lui suffit pas; ce qu'elle exigeait de ses fidèles, sans doute, c'était de suivre sa destinée, c'était l'exil.Les deux femmes échangent alors des lettres vraiment dramatiques. Réquisitoire amer et dur d'un côté. De l'autre, enrobée de respect, l'indignation que provoque un dévouement méconnu. Il semble bien que ces lettres sonnent le glas de leur amitié (NOTE: 137AP/29, dossier 19 et 137AP/28, dossier 7, p. 39).Les d'Elchingen se retirent au Mans. Aloys s'occupe de l'éducation d'Hélène. Sa santé est altérée et il fait une cure à Barèges en 1853.Le 7 décembre la réhabilitation du maréchal Ney, jour tant attendu, est un demi-échec. Maladroitement, le maréchal de Saint-Arnaud qui prononce un discours devant la statue de Rude, parle de « l'erreur » du maréchal. La famille, ulcérée, tourne le dos à l'orateur.Aloys revient à sa vie morne; plus d'intérêt, plus d'ambition. Enfin, une occasion s'offre de sortir de la disponibilité. En 1854 une armée d'Orient est constituée pour aider la Turquie menacée par les Russes. Aloys sollicite un poste de combat et reçoit le commandement de la 3e brigade. On devine sa joie. Elle est de courte durée. A peine débarqué à Gallipoli où sévit le choléra, il apprend le décès de sa mère bien-aimée, à Paris, le 2 juillet, 8 rue de d'Isly.Son entourage dira que le coup fut si rude que, déjà gagné par la contagion, il n'eut pas le courage de lutter contre la maladie et se laissa mourir (NOTE: 137AP/24, dossier 10). Il rend l'âme le 14 juillet en terre étrangère. Toute l'armée, dont il est adoré, pleure cet officier de grande valeur militaire, d'une moralité irréprochable, d'une instruction étendue.Les condoléances furent unanimes : il était le digne fils du grand maréchal.

Identifiant de l'unité documentaire :

137AP/1-137AP/31

Identifiant de l'inventaire d'archives :

FRAN_IR_051114

Publication :

Archives nationales
Mai 2004.
Pierrefitte-sur-Seine

Informations sur le producteur :

États des services de Michel Ney, duc d'Elchingen, prince de la Moskowa
  • 10 janvier 1769: Né à Sarrelouis
  • 6 décembre 1788: Engagé au régiment Colonel général des hussards (devenu en 1791 le 5e hussards, puis le 4e en 1793)
  • 1er février 1792: Maréchal des logis
  • 5 novembre 1792: Lieutenant
  • 25 avril 1794: Capitaine
  • 28 juin 1794: Employé à l'armée de Sambre-et-Meuse
  • 1er août 1796: Général de brigade
  • 7 octobre 1797: Employé à l'armée d'Allemagne
  • 16 décembre 1797: Employé à l'armée de Mayence
  • 12 janvier 1798: Employé à l'armée d'Angleterre
  • 16 août 1798: Employé à l'armée de Mayence
  • 20 février 1799: Employé à l'armée d'observation du Bas-Rhin
  • 28 mars 1799: Général de division
  • avril 1799: Employé à l'armée du Danube
  • 14 août 1799: Employé à l'armée du Rhin
  • 24 juillet 1801: Inspecteur de cavalerie dans les 3e, 5e et 26e divisions militaires
  • 28 septembre 1802: Commandant l'armée française en Helvétie
  • 17 octobre 1802: Ministre plénipotentiaire de la République française en Helvétie
  • 28 décembre 1803: Commandant en chef le camp de Montreuil
  • 19 mai 1804: Maréchal d'Empire
  • 23 août 1805: Commandant le 6e corps de la Grande Armée
  • 6 juin 1808: Duc d'Elchingen
  • 7 septembre 1808: Commandant le 6e corps de l'armée d'Espagne
  • 17 avril 1810: Passé avec son corps d'armée à l'armée du Portugal
  • 8 avril 1811: Renvoyé en France
  • 29 juillet 1811: Commandant en chef le camp de Boulogne
  • 10 janvier 1812: Commandant le corps d'observation des côtes de l'Océan
  • 29 février 1812: Commandant le 3e corps de la Grande Armée
  • 20 février 1813: Commandant le 1er corps d'observation du Rhin
  • 12 mars 1813: Ce corps devient le 3e corps de la Grande Armée en Allemagne
  • 1er avril 1813: Prince de la Moskowa
  • 10 mai 1813: Réunit à son commandement le commandement supérieur des 5e et 7e corps
  • 15 août 1813: Commandant les 3e, 5e, 6e et Ile corps et le 2e corps de cavalerie
  • 2 septembre 1813: Commandant les 4e, 7e et 12e corps d'armée et le 3e corps de cavalerie
  • 17 septembre 1813: Commandant les 4e et 7e corps, le 3e corps de réserve de cavalerie et le corps d'observation du général Dombrowski
  • 5 octobre 1813: Joint à son commandement le commandement supérieur des troupes aux ordres de Marmont (6e corps d'armée, 1er corps de cavalerie, 3e corps d'infanterie)
  • 23 octobre 1813: Autorisé à rentrer en France pour cause de blessure
  • 6 janvier 1814: Commandant la 1re division de voltigeurs de la jeune garde à Nancy
  • 24 janvier 1814: Commandant les deux premières divisions de la jeune garde
  • 27 février 1814: Reçoit le commandement supérieur de la 1re division d'infanterie de la réserve de Paris, de la division de grosse cavalerie du 1er corps de cavalerie
  • 14 et 15 mars 1814: Reçoit le commandement supérieur de la division des gardes d'honneur et de la division d'infanterie Janssens
  • 30 mars 1814: Commande le 2e corps de cavalerie du général de Saint-Germain et la vieille garde
  • 8 mai 1814: Membre du conseil de la guerre
  • 20 mai 1814: Commandant en chef les cuirassiers, dragons, chasseurs et chevaux-légers lanciers de France
  • 4 juin 1814: Pair de France
  • 21 juin 1814: Gouverneur de la 6e division militaire (Besançon)
  • 9 mars 1815: Chargé de coopérer aux opérations du comte d'Artois à Lyon, afin d'arrêter Napoléon
  • 14 mars 1815: Se déclare pour l'Empereur
  • 2 juin 1815: Pair de France
  • 15 juin 1815: Commande les 1er et 2e corps d'infanterie et quatre divisions de cavalerie de l'armée du Nord
  • 3 août 1815: Arrêté à Bessonies (Lot)
  • 6 décembre 1815: Condamné à mort par la Chambre des pairs
  • 7 décembre 1815: Exécuté à Paris

Informations sur l'acquisition :

Achats, 1955-2000.

Conditions d'accès :

La communication de ces documents est libre.

Conditions d'utilisation :

Reproduction libre.

Description physique :

Importance matérielle :
30 cartons (137AP/1 à 137AP/31) ; 4,90 mètres linéaires.

Localisation physique :

Pierrefitte-sur-Seine

Organisme responsable de l'accès intellectuel :

Archives nationales

Mises à jour :

novembre 2003 - mai 2004
  • L'inventaire du fonds 137AP a été réalisé par Simone de Saint-Exupéry et Chantal de Tourtier en 1962. Des modifications ont été apportées dans la version électronique : reprise des niveaux, normalisation des cotes, intégration dans la description de certaines notes de bas de page, normalisation de l'indexation.
  • Converted_apeEAD_version_2015-06-SNAPSHOT