Contenu éditorial simple : A l'ombre de Notre-Dame : le parvis, un lieu de vie

Joyau architectural, église des Parisiens et des Rois Très Chrétiens, Notre-Dame est bâtie sur l'île de la Cité, dont l'aménagement est entièrement repensé par Maurice de Sully lors de la construction de la cathédrale. Le dynamisme et le développement de Paris, l'affirmation du pouvoir royal incitent en effet l'évêque à distinguer clairement les différentes composantes de la ville, alors circonscrite à l'île de la Cité : le divin à l'est et la monarchie à l'ouest, le centre étant réservé au peuple chrétien. L'ancien groupe épiscopal est donc détruit, des espaces, comme le Terrain ou Motte des Papelards, futur square de l'Archevêché, conquis sur la Seine et une nouvelle cathédrale construite, son ouverture à l'ouest facilitant l'accès des fidèles densément regroupés sur la partie centrale de l'île. Maurice de Sully a de surcroît fait percer dans l'axe de son tympan central une véritable artère pour l'époque, la rue Neuve-Notre-Dame, droite et large de 6 mètres, qui débouche sur le parvis établi devant la façade occidentale et l'entrée de Notre-Dame. L'agencement du lieu est particulièrement novateur : le parvis, séparé de la cathédrale par un alignement de bornes et doté d'une fontaine, n'est pas ceinturé de murs et fermé par une porte, comme l'étaient les atriums qui précédaient auparavant l'entrée des églises. Espace de transition entre l'animation profane de la Cité et le silence du sanctuaire, c'est une placette de 35m de côté, entourée des bâtiments de l'Hôtel-Dieu et de sa chapelle, de petites églises comme Saint-Jean-Le-Rond et d'un réseau étriqué de ruelles. Au XVIe siècle, il est bordé d'un petit mur, la ceinture du parvis, et l'on y descend par des marches car son sol est plus bas que celui des rues adjacentes.

Le parvis en 1699 : on distingue les bornes,
le petit mur et les marches permettant d'y
accéder

Agrandi au XVIIIe siècle par Germain Boffrand qui rase des maisons et l'église Saint-Christophe pour y  construire l'hôpital des Enfants-Trouvés, il reste jusqu'aux aménagements haussmanniens du siècle suivant un centre de rassemblement et un lieu de passage pour le clergé et les fidèles, les habitants de la Cité venant jusqu'à sa fontaine, les étudiants avant le départ de l'Université, le personnel de l'Hôtel-Dieu ou ceux qui viennent y abandonner les nouveaux-nés.

 

Le parvis et le quartier de Notre-Dame avant les aménagements
de Germain Boffrand : détail du Plan archéologique de la ville
de Paris

 

Un lieu de commerce

Ce va-et-vient incessant, la proximité de l'enclos canonial, du palais épiscopal et des deux hôpitaux font du parvis un lieu propice au commerce, favorisé par les ponts qui relient l'île au reste de la ville et l'obligation jusqu'à la construction du Pont-Neuf par Henri IV de traverser la Cité pour rejoindre l'une ou l'autre rive. Des échoppes s'y installent très tôt, dont l'emplacement est alloué par le chapitre qui décide également, parce qu'il détient la juridiction sur le parvis, du type de marchandises qui y seront vendues ou fabriquées, la seule condition imposée aux adjudicataires étant de balayer la place et ne pas incommoder le passage. Les rôles des tailles de la fin du XIIIe siècle révèlent la forte concentration de libraires voisinant avec des marchands de volailles, d'oeufs et de fromages, mentionnés par le grammairien Jean de Garlande ou le prévot Étienne Boileau dans le Livre des Métiers. L'évêque y possède jusqu'à la fin du XVe siècle des étals de boucherie qui lui ont été donnés par Philippe-Auguste après la disparition de la Grande Boucherie dépendante du chapitre, située au niveau de la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs. Au XVIe siècle, un maître-menuisier y loue une maison, un marchand lunetier sa boutique et un apothicaire y propose des chandelles de cire ; au siècle suivant, un maître-sculpteur et un chirugien y résident lors de leurs mariages et un couple de savetiers  se fait une donation mutuelle, tandis qu'un marchand obtient le droit d'y installer sa boutique portative près de la fontaine, vis-à-vis de celle d'un libraire, pour y vendre des images de crucifix, de la vierge et de autres saints. Au XVIIIe siècle, on peut y louer un carrosse de jour comme de nuit, un maître marchand tapissier y conclut un contrat d'apprentissage et un entrepreneur de bâtiments un marché de construction.

Le parvis avant 1748 : la chapelle de l'Hôtel-Dieu est à droite
et Saint-Jean-le-Rond à gauche. L'artiste n'a pas figuré la statue
du grand Jeûneur supprimée par Boffrand.

Des marchés et des foires s'y tiennent régulièrement : le dimanche, les boulangers ont le droit d'y vendre leur pain de rebut, c'est-à-dire rassis, brûlé ou mangé par les rats, comme l'a réglementé Étienne Boileau. La foire aux oignons, qui s'ouvre le 8 septembre et se termine à la fin du mois, permet aux paysans des environs d'écouler une quantité inconcevable d'oignons blancs et rouges, vendus au boisseau, à la torche et à la botte. Aux oignons s'ajoutent bientôt les fleurs, les arbres fruitiers et les simples, si bien que le quartier [se métamorphose] en un instant et [devient] un jardin fleuri, bien varié, et qui sent si bon que l'air en est tout embaumé. Celle au lard et aux jambons a lieu le Jeudi-Saint ; l'abondance des victuailles y est telle qu'elle est évoquée en 1649 dans une des mazarinades publiées contre le cardinal Mazarin pendant la Fronde : Dans ce parvis, où l'on contemple / La face d'un superbe temple / Jambons croissent de tous côtés / [Comme s'ils] étaient plantés. On prétend même que le grand  Jeûneur, la statue installée à côté de la fontaine du parvis, est dénommée ainsi par les Parisiens parce que seule à ne pas participer aux agapes, elle est restée mille ans sans manger et sans  boire. Au XVIIe siècle, le succès de la foire incite des crochetteurs et des porteurs d'eau à profiter de la négligence du chapitre pour installer tables, halleaux ou planches et les louer aux charcutiers à des prix exorbitants.  Ceux-ci préférent alors exposer leurs lards et graisses dans les rues adjacentes, le long desquelles se poursuit l'intense activité commerciale : un maître-boulanger et un orfèvre sont installés rue Saint-Christophe, des oublayeurs, un terrier faïencier et un maître-danseur rue de la Licorne,  un distillateur pour maux de dents rue Saint-Pierre-aux-Boeufs, un marchand-joaillier rue des Trois-Canettes, un généalogiste, un mesureur de blé et un maître-graveur rue Neuve Notre-Dame.

 

Un lieu dangereux

 

Le parvis et ses abords sont aussi connus pour leurs tavernes et leurs lieux de débauche. Au XVe siècle, François Villon boit du vin de Beaune à La Pomme de Pin rue de la Juiverie où il y côtoie des prostituées installées dans les rues de Glatigny, des Hauts-Moulins, de Cocatrix, des Trois-Canettes, de Perpignan et de la Licorne, assignées par saint Louis aux débauches publiques dans son ordonnance de 1256. Après la destruction de tous les bordeaux du quartier par François Ier, les filles et femmes de mauvaise vie vont racoler dans la cathédrale, comme en témoignent des procès entamés par le chapitre au XVIIe siècle : si Renée Bernasdière vient à l'heure de trois ou quatre heures et [fait] la connaissance de ses clients sur le champ, les autres Filles de Notre-Dame, ainsi qu'elles sont surnommées, se querellent dans l'église et profèrent des injures indignes à réciter. L'incident dégénère, les proxénètes se battent à l'épée sur le parvis, un mort et un blessé grave sont amenés à l'Hôtel-Dieu voisin.

Rue de Glatigny, photographie de Charles Marville,
ca. 1853-1870

Rues des Marmousets et de Perpignan, photographie
de Charles Marville, ca. 1853-1870

La place était déjà dangereuse au Moyen-Âge : au XIIIe siècle, des étudiants s'y font régulièrement attaquer et en 1404, un ouvrier-parcheminier s'y énivre avant de tenter de forcer la porte d'un artisan rue de la Calandre pour le battre et l'injurier. Le Terrain sert de rendez-vous nocturne aux truands et vers 1430 aurait même eu lieu dans la rue des Marmousets une série de meurtres organisée conjointement par un barbier et un pâtissier pour fabriquer et vendre des pâtés à base de chair humaine. Au XVIIIe siècle, on peut aussi s'y faire renverser par un fiacre, comme Véronique Godefroy qui ne peut esquiver en 1720 la voiture fonçant vers elle à grande vitesse alors qu'elle sort de la cathédrale : la servante domestique est grièvement blessée, mais le conducteur ne s'arrête pas. La dangerosité et la mauvaise réputation du lieu inspirent même au XIXe siècle Les Mystères de Paris à Eugène Sue qui y met en scène, prévient-il ses lecteurs, des barbares (...) en dehors de la civilisation [qui] se rassemblent pour concerter le meurtre, le vol, pour se partager enfin les dépouilles de leurs victimes.

Affiche publicitaire pour Les Mystères de Paris,
vers 1895 : à l'arrière-plan, les tours de Notre-Dame
© AD 92

 

Un lieu de spectacles

 

La confusion entre les différentes juridictions s'exerçant sur le quartier de Notre-Dame ne fait qu'empirer la situation ; en effet, si le chapitre est maître du parvis, du cloître et d'une grande partie de Notre-Dame, l'évêque, puis l'archevêque le sont du palais épicopal et du reste de la cathédrale. Quant aux rues avoisinantes, elles sont sous la juridiction du prélat et du Roi. Le chapitre est très jaloux de son autorité et défend farouchement son territoire : l'agent de l'archevêque et le commissaire du Châtelet sont ainsi menacés des poursuites des plus rigoureuses quand ils tentent au XVIIe siècle de contrôler les jambons sur la foire du parvis. C'est pourtant sur la place qu'est installée en permanence le symbole de la justice de l'évêque, les échelles patibulaires, une sorte de pilori : si les exécutions capitales y sont rares - 7 à la fin du XVIe siècle -, c'est là que  les condamnés font amende honorable, c'est-à-dire l'aveu public de leur crime, comme le Templier Jacques de Molay en 1314, un prêtre libertin au XVIIe siècle ou des voleurs de vases sacrés en 1768, pendus en place de Grève. Le chapitre y fait fouetter les délinquants et expose au carcan deux des Filles de Notre-Dame, un mercredi et un samedi depuis dix heures du matin jusqu'à une heure d'après-midy. La foule qui assiste au spectacle que constituent ces humiliations publiques incite également la justice royale à y envoyer ses condamnés : en 1521, des boulangers, qui ont trafiqué la composition et le poids de leur pain, doivent marcher du Châtelet au parvis, tête nue, tenant chacun un cierge de 2 livres allumés, et demander pardon à Dieu, au roi et à la justice. Ravaillac, le bandit Cartouche et Robert François Damiens, auteur d'une tentative d'assassinat contre Louis XV en 1757 y sont amenés avant leur exécution et on y brûle des livres, comme celui du théologien Jean Petit, dans lequel il justifie l'assassinat du duc d'Orléans, jeté dans un grand bûcher en 1414.
D'autres événements, moins dramatiques mais tout aussi spectaculaires, ont également lieu sur le parvis : outre les fêtes religieuses et royales, y sont jouées au Moyen-Âge des pièces de théâtre mettant en scène la vie du Christ, les Mystères, dont les représentations peuvent durer plusieurs jours. Les processions de captifs rachetés s'y terminent et le 1er janvier, on y fête les Fous ou les Innocents : les enfants de choeur de la cathédrale et les chanoines se déguisent, mais les débordements et l'impiété constatée la font interdire en 1444.

 

Façade ouest de la cathédrale avant la construction
de la flèche
vers 1858 : le parvis, la rue Neuve-Notre-
Dame et l'hôpital des Enfants-Trouvés à gauche.
Photographie des frères Bisson
© MAP

 

Sous le Second Empire, le baron Haussmann entreprend la modernisation de l’Île de la Cité, achevée à la fin des années 1870 : la zone comprise au-delà du parvis jusqu'aux rues de la Cité et d'Arcole est détruite pour laisser place aux nouveaux bâtiments de l'Hôtel-Dieu, les Enfants-Trouvés et le vieil hôpital sont démolis, les rues Neuve-Notre-Dame et Saint-Christophe disparaissent. Le parvis s’en trouve singulièrement agrandi, au point d'en être devenu un vaste miroir de bitume, quatre fois trop grand pour Notre-Dame aux yeux de la Commission du Vieux Paris. Les voitures y circulent et il est même envisagé d'y faire passer une voie express dans les années 1960. Seul un parking souterrain y est construit ; les fouilles menées au préalable ont mis à jour les vestiges de l'ancienne Île de la Cité, aujourd'hui visibles dans la Crypte archéologique inaugurée en 1980 et des pavés de couleur clair matérialisent le tracé des anciennes voies.

Tracé de la rue Neuve-Notre-Dame sur le parvis

 

 

N.B : Les italiques signalent des citations extraites de documents d'archives appartenant aux sous-séries X/2 (Parlement criminel) et Z/2 (Barre du Chapitre. Justice appartenant au chapitre de Notre-Dame de Paris) ainsi que d'ouvrages cités plus bas.

 

Ce guide thématique est le troisième d'une série de quatre consacrée à Notre-Dame :

 

POUR ALLER PLUS LOIN

 

Sources d'archives

 

Archives de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris

 

Archives de Paris : copies numérisées des documents originaux conservés aux Archives nationales dans la sous-série F/31 (voir plus bas)

 

Archives historiques du diocèse de Paris

 

Archives nationales

 

Aux Archives nationales site de Paris, le centre de topographie parisienne permet d'étudier l'évolution du quartier de Notre-Dame de Paris grâce à ses importantes ressources documentaires

 

Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP)

 

Médiathèque de l'architecture et du patrimoine (MAP)

  • 1996/025 - Casier archéologique (1850-1952)
    • 1996/025/0861 : dossier de recensement, photographies
  • 0080/068/489 Aménagement de la crypte archéologique (1981-1985)
  • 0080/068/487 Crypte archéologique (1981-1985)
  • 0082/075 - Plans (1830-2000)
  • 2014/011 - Avis sur travaux pour des édifices parisiens (1975-1984)
    • 2014/011/17 :  Correspondance générale concernant, entre autres, l'aménagement du parvis

 

Société des Amis de Notre-Dame

 

Sources imprimées

 

 

Musées

 

 

Webographie

 

  • Notre-Dame, le chantier du siècle : un site du ministère de la Culture destiné à mettre en lumière tous ceux qui se mobilisent - architectes, ingénieurs, conservateurs, archéologues, chercheurs, cordistes, compagnons et restaurateurs - et à diffuser la connaissance sur le monument
  • POP, la plate-forme ouverte du patrimoine lancée par le ministère de la Culture, propose plus de 3, 3 millions de fiches issues des bases de données historiques comme Palissy, Merimée, Mémoire, Joconde et MNR-Rose Valland
  • Paris au Moyen-Âge : Les Parisiens (XIIIe-XVe siècles)