Johann Wolfgang von Goethe

Francfort-sur-le-Main, 28 août 1749 - Weimar, 22 mars 1832

Goethe a pris une place exceptionnelle dans la culture allemande. Son importance pour l'identité culturelle allemande ne peut se comparer qu'à celle de Shakespeare pour l'identité culturelle anglaise. Il fut un des derniers hommes universels dans la tradition de la Renaissance et des Lumières, poète, dramaturge et romancier qui porta la langue allemande à son sommet, philosophe profond et original, savant capable de rivaliser avec Newton à propos de la théorie des couleurs, mais aussi botaniste et minéralogiste, dessinateur de grand talent, homme politique enfin, qui fit de la petite ville provinciale qu'était Weimar avant lui une des capitales de la culture européenne.

Les années d'enfance et de jeunesse à Francfort, puis les années d'études à Leipzig et à Strasbourg, sont le thème des mémoires intitulés Poésie et vérité, un chef-d'œuvre du genre autobiographique, qui couvrent les années 1749-1775. A Strasbourg, où Goethe fut très frappé par la cathédrale qui lui inspira un de ses premiers grands essais, consacré à l'architecture allemande, il fit connaissance avec un des plus grands esprits de son temps, Johann Gottfried Herder (1744-1803). Amoureux de Friederike Brion, fille du pasteur de Sesenheim, Goethe compose ses premiers grands poèmes en 1770-71. Lecteur enthousiaste de Shakespeare, désireux, comme plusieurs autres jeunes auteurs allemands de sa génération (dont Jakob Michael Reinhold Lenz, 1751-1792), de rénover le théâtre de langue allemande, il publie en 1773 la pièce Götz von Berlichingen, dont la première a lieu à Berlin le 14 avril 1774. Cette fougueuse tragédie historique, manifeste de la période appelée Sturm und Drang, fit scandale et valut à son auteur une grande célébrité.

Dans l'été 1772, au terme de ses études de juriste, Goethe arrive à Wetzlar, siège du Tribunal d'Empire, où il prend un poste de stagiaire. à Wetzlar, il fait connaissance avec Charlotte Buff et son fiancé Johann Georg Christian Kestner ; le suicide de Carl Wilhelm Jerusalem lui inspire l'histoire malheureuse du jeune Werther. Par la suite, Goethe s'efforcera, mais en vain, de démentir que ces trois personnes aient été les clefs du roman Les souffrances du jeune Werther, publié en 1774 avec un succès foudroyant et qui restera une de ses œuvres les plus célèbres, à l'égal de Faust.

Appelé par le jeune duc Carl August de Saxe-Weimar-Eisenach, Goethe s'installe à Weimar en novembre 1775. C'est après son voyage en Italie qu'il prit la décision de s'établir définitivement dans la ville dont le nom est désormais indissociable de celui de l'auteur de Werther. La duchesse Anna Amalia avait déjà attiré à Weimar Christoph Martin Wieland (1733-1813). Goethe fit encore venir Herder, puis Friedrich Schiller (1759-1805) et bien d'autres encore, de sorte qu'à la fin du XVIIIe siècle, la petite ville de Weimar était devenue la capitale littéraire du monde allemand, lieu de pèlerinage obligé pour tous les intellectuels européens. Les fonctions ministérielles de Goethe devaient se révéler multiples et souvent fort lourdes : c'est une des réussites les plus impressionnantes de Goethe que d'avoir trouvé un mode de vie et une organisation qui lui permirent de sauvegarder sa vie privée, son œuvre personnelle, dont on connaît l'immensité, tout en assumant pleinement son rôle public.

Mais avant de parvenir à cet équilibre olympien, Goethe avait besoin de prendre ses distances, de rassembler ses forces créatrices et de s'ouvrir à des horizons nouveaux. Il part pour l'Italie en septembre 1786 et revient deux ans plus tard à Weimar, en 1788. Son journal, le Voyage en Italie, est dédié à Charlotte von Stein, la femme qui avait le plus compté pour lui à Weimar. Les années en Italie seront pour Goethe extrêmement fécondes. C'est en Italie qu'il achève ses deux drames classiques, Iphigénie en Tauride et Torquato Tasso. Sa connaissance des arts, de l'architecture, de la peinture, de la sculpture s'élargit considérablement. Il conçoit à cette époque sa Théorie des couleurs, qui reste son œuvre scientifique majeure et dont les aspects philosophiques, esthétiques et historiques sont encore du plus grand intérêt.

C'est à son retour d'Italie que Goethe se lie à Christiane Vulpius (1765-1816), qu'il épouse en 1806, et qui partage sa vie de 1788 à 1816. Les trois décennies qui suivent le retour d'Italie seront placées pour lui sous le signe des événements historiques qui bouleversent le continent européen : la Révolution française, l'Empire, les guerres révolutionnaires, puis napoléoniennes. Le duc Carl August ayant tenu à sa présence, Goethe participe en spectateur passionné à la campagne de la Première Coalition contre-révolutionnaire, en 1792 : il assiste au bombardement de Verdun, à la bataille de Valmy. Publié plus tard sous le titre de Campagne de France, son témoignage à propos de l'écroulement de l'Ancien Régime européen et de l'irruption de nouvelles forces historiques est particulièrement passionnant.

En 1806 encore, alors que les champs de bataille sur lesquels Napoléon défait la légendaire armée prussienne ne sont guère éloignés de Weimar, Goethe vit ces grandes heures historiques aux premières loges. Il rencontre Napoléon à Erfurt le 2 octobre 1808 et le récit de son bref dialogue avec l'empereur français a la même densité que les chapitres que Chateaubriand consacre dans les Mémoires d'outre-tombe à ses rencontres avec Bonaparte, puis Napoléon. Durant ces temps troublés, l'œuvre la plus universellement connue de Goethe, après Werther, arrive à son achèvement. Il publie en 1808 son Faust, dont il avait terminé la rédaction en 1806. Ce grand projet l'habitait depuis sa jeunesse : les premières esquisses de Faust remontent aux années 1772-75. Dans Faust se manifeste un des plus grands mythes créés par la littérature. Rarement une représentation plus suggestive de l'affrontement du Bien et du Mal et de la condition humaine, divisée entre la chair et l'esprit, le féminin et le masculin, la matière et le divin, a été inscrite à notre patrimoine littéraire. Faut-il rappeler à quel point la postérité de Faust est immense ? Les œuvres littéraires, musicales et graphiques inspirées par cette œuvre ne se comptent plus et chaque décennie en allonge la série.

Comme pour annoncer son retour dans le monde de la littérature universelle, après tant d'événements historiques majeurs, Goethe publie en 1817 le Divan occidental et oriental, recueil de poèmes inspirés par le Persan Hafiz dont le grand orientaliste Joseph von Hammer-Purgstall avait publié une traduction allemande en 1812.  Dans ce recueil, sommet de l'art poétique de la vieillesse de Goethe, la simplicité s'allie à la perfection esthétique. Après avoir, depuis ses premières années d'écrivain, affirmé une culture littéraire et artistique cosmopolite synthétisant les Anciens et les Modernes, réunissant toutes les aires culturelles européennes pour faire de la langue allemande le lieu d'affirmation de l'idée de Weltliteratur, littérature universelle, il démontre dans le Divan que l'Europe ne saurait se passer du dialogue avec la culture orientale.

Dans les dernières années de sa vie, Goethe reprend et achève ses plus grandes œuvres. Aux Années d'apprentissage de Wilhelm Meister (1795-96), qui s'est imposé comme l'archétype du genre romanesque allemand par excellence, le Bildungsroman, roman de formation, consistant à suivre un individu de sa jeunesse à sa maturité, de l'éveil de sa personnalité et de sa sensibilité à son insertion dans la société, Goethe ajoute en 1821 les Années de voyage, une suite méditative qui transforme la narration en un roman de conversation et d'analyse synthétisant la sagesse et le savoir de l'auteur. Après Faust I, vient Faust II, l'ultime chef-d'œuvre, achevé à la mi-août 1831. Alors que la première partie de Faust récapitulait la mythologie germanique et le destin de "l'âme allemande" depuis Luther, la deuxième partie revient à la mythologie classique, tout en abordant avec une lucidité et une vigueur étonnantes les grands problèmes de la modernité européenne : la tension de l'individu et de la société, les fondements de l'état de droit, le respect dû à la nature et les imprudences de la science et de la technique, les promesses et les mensonges du progrès, les manipulations génétiques et les mutations de la nature humaine.

Goethe avait accédé au statut d'auteur classique depuis la dernière décennie du XVIIIe siècle. Les dernières décennies de son existence donnent un exemple rare dans l'histoire de l'humanité d'un génie entré au Panthéon des grands hommes de la culture européenne, parfaitement conscient de ce qu'il se doit à lui-même et de ce qu'il doit encore à la postérité, composant sa vie avec la même sûreté que ses œuvres, allant à l'essentiel, comme infailliblement, expliquant à Eckermann, pour le publier dans ses Conversations, tout ce qu'il estimait devoir ajouter à ses œuvres, en fait de commentaires et d'éclaircissements. La littérature allemande sera désormais dominée par la figure de Goethe, modèle absolu et inégalable, repoussoir pour certains, source vivante pour la plupart. À chaque fois que l'Allemagne voudra définir sa contribution à l'idée d'une littérature et d'une culture européennes, c'est Goethe qui s'imposera comme la référence indubitable.

 

Jacques Le Rider
professeur de littérature allemande à l'université de Paris VIII, membre de l'Institut universitaire de France