Henri Michaux

Namur (Belgique), 24 mai 1899 - Paris, 19 octobre 1984

L'œuvre d'Henri Michaux est double : poétique et plastique ; ces deux mouvements se complètent et, par conséquent, sont inséparables, même si le second ne s'est développé qu'une vingtaine d'années après l'autre. Le mot "mouvements"- dont Henri Michaux fit d'ailleurs le titre du seul ouvrage où il les réunit - caractérise parfaitement la nature des deux parts de l'œuvre, qui se présentent toujours comme une suite de révélations d'événements internes. Et qu'est-ce qu'un événement, sinon un trajet, donc un mouvement ? De ce trajet, un geste jeté sur le papier peut tout naturellement être l'écriture visuelle alors que le vers ou le récit n'en seront jamais que des représentations incapables de le donner à voir, littéralement.

Il y a une efficacité du visuel comme langue d'un partage immédiat qui, sans doute, a fasciné Henri Michaux et l'a, en tout cas, conduit à donner de plus en plus de place à son exercice, depuis les années quarante jusqu'à sa mort. Cette œuvre visuelle est considérable. Elle a fait l'objet de grandes expositions en France, au Japon, aux États-Unis, en Allemagne, tant son originalité a rapidement paru évidente. Elle recompose l'espace d'un esprit aux prises avec ce qui l'occupe, c'est-à-dire avec lui-même, sans rien concéder à l'esthétique, son seul souci étant d'épouser les courants, les variations, les intensités d'un monde fluide où l'énergie est tantôt pulsionnelle, tantôt pensive. Quelque chose est ainsi visualisé qu'on n'avait jamais vu parce que nul ne s'était encore risqué à s'en tenir à l'enregistrement des flux de la vie tels qu'ils affleurent dans la main quand elle n'a pour préoccupation que d'en accueillir le diagramme.

Le titre général de l'œuvre visuelle de Michaux pourrait être L' Espace du dedans, mais c'est justement le titre qu'il a réservé à un choix anthologique de son œuvre écrite où se résume son parcours. On trouve là des poèmes, des cartes, des apologues, des chroniques, des voyages, bref tous les genres que paraît avoir pratiqués Henri Michaux, bien qu'il n'en ait pratiqué qu'un bien difficile à qualifier autrement que par son nom. Le "michaux" est une réinvention de la "poésie" en rupture totale avec la poésie, ou plutôt avec le "poétique", sa complaisance lyrico-sentimentale et sa tendance à la célébration. Bien plus que le surréalisme, qui passe pour le grand changement mais qui s'inscrit à la suite du romantisme et du symbolisme, le "michaux" s'est élaboré dans une marginalité expérimentale qui fut constamment créatrice. C'est que, là encore, il n'y avait pas le moindre souci littéraire, mais la seule volonté d'exorciser par l'écriture les hantises intérieures.

Cet exorcisme est conduit de trois manières différentes selon les époques et les circonstances : par le poème, par le récit de voyage réel ou imaginaire, par la description d'états cénesthésiques. Quelle que soit la manière, la chose est toujours menée à toute allure avec un humour et une fantaisie qui y introduisent un délié extraordinaire en même temps qu'une grande intelligence critique. Il y a du cri et de la confidence, de la biographie fantastique, des sauvageries métaphysiques, de l'épopée minuscule, mais le tout ne développe que des prodiges d'évidence parce que les mots sont rendus étonnamment concrets par leur agencement.

L'impression finale est d'être allé de surprise en surprise par le moyen de situations décapantes, qui doivent leur efficacité à l'insolite plus qu'à la crudité, et qui sont pourtant d'une crudité fondamentale, non par le sujet, mais par la jeunesse du ton, sa vivacité sans pareille. Quelques-uns des autres titres qui jalonnent l'œuvre écrite en disent bien les voies principales : Qui je fus, La Nuit Remue, La Vie dans les plis, Les Grandes Épreuves de l'esprit, Face à qui se dérobe... De l'un à l'autre, on devine le désir de reculer les limites afin de pénétrer plus loin dans la vie intérieure. Cette vie s'exprime par ressemblance plus que par description puisqu'elle est à tout moment nouvelle. Dans ce décalage entre vocabulaire et nouveauté glissent des ombres claires mais étranges, qui sont les figures émouvantes et secrètes d'une œuvre assez ouverte pour sembler en cours d'invention.

 

Bernard Noël
écrivain