Les tribulations de notre calendrier

L'ère chrétienne ne s'est que très progressivement imposée comme l'un des référents majeurs de structuration et de maîtrise du temps. Dire qu'elle fut mise au point, vers 530, par un obscur moine scythe réfugié à Rome, Denis le Petit, serait exagérer la modestie de " l'invention" : loin d'imaginer un système nouveau, Denis accepte, en fixant la naissance du Christ au 25 décembre de l'an 753 de la Fondation de Rome (ab Urbe condita), un calcul qui a été mis au point par des prédécesseurs, soucieux déjà de situer historiquement le point de départ d'un âge nouveau de l'histoire de l'humanité.

 

Que cette date soit problématique, on l'a vite compris. Parmi la foule de calculs proposés, les spéculations des computistes1 du VIIIe au XIIe siècle sont relayées, depuis un siècle, dans le contexte de la controverse sur l'historicité du Nouveau Testament, par les astronomes qui ont tenté une interprétation de l'Adoration des rois mages : ceux-ci auraient pu observer deux comètes successives, en 5 et 4 avant notre ère. Mais l'ère chrétienne est dès lors trop forte de sa convention pour en être ébranlée.

 

Le propos de Denis était plutôt de choisir un point de départ sanctifié pour ce qui est la grande affaire de son époque, le règlement des "querelles pascales". Derrière ce problème en apparence technique (pouvoir prévoir la date de Pâques), se cache un aspect crucial du développement de la religion chrétienne. Celle-ci doit en effet assumer la synthèse de deux calendriers : le calendrier civil de l'Empire romain, purement solaire et fondé sur l'approximation de l'année julienne (une succession de trois années de 365 jours et d'une année bissextile de 366 jours, un système en bref un peu trop généreux par rapport à l'année astronomique de 365,2428 jours) ; le calendrier juif, à dominante lunaire, qui structure les Écritures et la Passion du Christ. Passé les deux premiers siècles où ils se contentaient de suivre les annonces de la Synagogue, les chrétiens veulent désormais maîtriser l'insertion du temps (lunaire) de la commémoration pascale dans le temps civil (solaire). Ce que l'on nomme "querelles pascales" est la succession d'oppositions, parfois tendues, entre différentes églises chrétiennes (Alexandrie, Rome...) pour imposer un cycle permettant de calculer à l'avance la date de Pâques.

 

Dans ce contexte, Denis met au point une table pascale, une de plus, qui prend comme point de départ la naissance du Christ et non, comme ses devanciers, l'avènement de Dioclétien en 284. Il n'entre ni dans son propos ni dans celui de la papauté, qui recueille ses travaux (sans évidemment avoir quelque pouvoir que ce soit de les imposer, sinon par imitation, aux autres églises), de proposer une "ère", un point de départ pour la dénomination des années. Car, à l'époque, et pour quelques siècles encore, c'est le vieux système romain qui prédomine pour désigner les années, par référence aux consuls (puis empereurs, papes, évêques, rois, comtes...) alors en fonctions.

 

L'ère chrétienne connaît ensuite quelques siècles de diffusion souterraine, où le hasard le dispute à la nécessité. Les calculs et la table de Denis passent d'abord dans les îles britanniques, dont l'évangélisation est impulsée depuis Rome. Et c'est précisément là qu'à compter de la fin du VIIe siècle apparaissent les premiers actes datés de l'an de l'Incarnation du Seigneur. Cette christianisation radicale du temps civil est portée à sa perfection, indissolublement théologique en même temps que scientifique, par Bède le Vénérable (725).

 

De là, pratiques et traités repassent sur le Continent et se diffusent dans le sillage des réformateurs insulaires, forts de leur alliance avec la papauté, mais aussi avec les Pippinides2 qui dominent déjà le royaume de France. Le véritable succès est bien là, relayé par l'intense travail de computistes, qui apportent jusqu'au début du XIe siècle les derniers compléments à la fois théoriques et pratiques facilitant les calculs, y compris rétrospectifs.

 

C'est surtout par l'œuvre de ces chancelleries, puis des administrations, que se répand chez les humbles la datation par l'ère chrétienne. Elle est balbutiante et rarissime avant les années 960 ; un siècle plus tard, elle a largement modelé les habitudes occidentales, mis à part la péninsule ibérique, qui n'abandonnera qu'un peu plus tard sa datation particulariste dans " l'ère d'Espagne" (point de départ au 1er janvier 38 av. J.-C.). Les raisons de ce succès restent encore largement dans l'ombre. On pressent bien une diffusion depuis les chancelleries souveraines vers les actes privés, et du nord-est (cœur de l'ancien empire carolingien) vers le sud. Dire que l'ère du Christ est un moyen habile de ne pas faire référence, par la datation, au pouvoir d'un empereur, ou d'un roi, contesté, reste un peu court. Les historiens ont acquis au moins deux certitudes. D'une part, le rôle des rédacteurs d'actes, sur plusieurs siècles, a été essentiel en ce que la datation des documents a progressivement, par une diffusion capillaire depuis les sommets du pouvoir, gagné les consciences ; en témoigne le mot même de "date" ("date", "data", "Datum" en diverses langues), qui vient de la formulation même des actes, "donnés, délivrés" (data) tel jour de telle année (le contre-exemple de l'espagnol "fecha" ne s'expliquant que par la dérivation d'une autre formule latine, facta, "fait" tel jour).

 

La seconde certitude est que cet emploi bientôt généralisé, et tyrannique, de l'année du Seigneur, de "notre ère", est aussi, pendant des siècles, un usage éminemment conventionnel, outre que l'on ne compte pas en année "avant Jésus-Christ" avant le XVIIe siècle. On ne s'explique pas autrement la diversité des "styles" suivis pour le choix du jour où l'on passe à l'année suivante : notre "style", celui du 1er janvier, est aussi le moins suivi ; et le plus "logique", celui du 25 décembre (en accord avec une ère fondée sur la naissance du Sauveur) brille surtout dans l'Empire. Ailleurs, d'une province ou d'une ville à l'autre, d'un siècle à l'autre, les chancelleries optent pour l'Annonciation (avant ou après la Nativité !), Pâques, voire le 1er avril, le 1er mars ou quelque style plus exotique encore. Signe que l'ère chrétienne progresse dans l'usage quotidien, le XVIe siècle voit une assez rapide unification autour du style du 1er janvier (en 1566/1567 dans le royaume de France).

 

Signe inversé de victoire, même si l'indice est brouillé par les réticences ou l'hostilité face à la centralisation romaine, la réforme grégorienne du calendrier julien suscite de virulentes réactions. Parfaitement au point sur un plan technique, elle impose une solution brutale à un problème astronomique dès longtemps reconnu : pour mieux fonder l'approximation de l'année civile moyenne (définie à 365, 2425 jours), elle supprime trois années bissextiles tous les quatre cents ans (1700, 1800, 1900 n'ont pas été bissextiles. Mais 2000 le sera !) et, dans l'immédiat, retranche dix jours du calendrier, mais en laissant intact le cycle des semaines : Grégoire XIII prescrira de passer du jeudi 4 octobre au vendredi 15 octobre 1582, le roi de France du dimanche 8 décembre au lundi 20 décembre 1582, le duc de Savoie y perdra sa Noël 1582, et l'Angleterre attendra 1752.

 

Le calendrier grégorien - dès lors en désaccord avec le calendrier julien conservé par les pays orthodoxes - accumulera certes les victoires, cette fois dans le sillage de l'occidentalisation (1873 au Japon, 1912 puis 1929 en Chine, 1914 en Turquie, 1918 en Russie, 1923 en Grèce...), mais restera souvent limité, en Orient, à des usages administratifs ou à l'harmonisation des communications. Ces pas sont-ils d'un géant aux pieds d'argile ? Les tentatives révolutionnaires (française, russe) ou scientifiques, multipliées depuis plus d'un siècle, visant à proclamer l'avènement d'ères nouvelles, et à rationaliser le découpage du temps vécu, ont toutes été, pour l'heure, impuissantes à réformer les traditions. L'historien en tout cas sait déjà leur prix comme révélateurs de cultures. Le citoyen sait, lui, que le 1er janvier 2000 ne sera ni le premier jour d'un nouveau millénaire (2001 selon le comput historique, qui ignore l'année "zéro" introduite par les astronomes), ni autre chose que le 23 Tevet 5760 du calendrier juif (ère de la Création du monde), le 24 Ramadan 1420 du calendrier musulman (ère de la Fuite du prophète), et que les orthodoxes attendront "notre" 14 janvier pour passer à l'an 2000...

 

Olivier Guyotjeannin
professeur à l'École nationale des chartes