Lancement du Plan Schuman pour la Communauté européenne du charbon et de l'acier (C.E.C.A)

9 mai 1950

Le 14 juillet est le jour de notre fête nationale. Le 9 mai, on célèbre fort officiellement la Fête de l'Europe. De façon évidemment beaucoup moins spectaculaire. Pourtant, voici cinquante ans, il s'est bien agi d'une véritable révolution.

 

Que contenait donc la déclaration qu'a faite ce jour-là Robert Schuman, ministre des affaires étrangères ? Elle visait la création d'une "Europe organisée". Le texte, rédigé par Jean Monnet, proposait un processus lent et une action immédiate spectaculaire. "L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble ; elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait"... "Le Gouvernement français propose de placer l'ensemble de la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d'Europe."

 

Qu'est-ce qu'un grand acte de politique extérieure ? C'est celui qui tient compte des contraintes qui pèsent sur celle-ci pour les transformer en action créatrice. Autrement dit le contraire à la fois de la soumission résignée et de la proclamation de visées déconnectées de la réalité. En 1945, la France était devenue cosouveraine de l'Allemagne vaincue. Mais la naissance de la Guerre froide transformait peu à peu l'Allemagne occidentale en partenaire - notamment depuis le Pont aérien qui, en 1948-1949, a sauvé la liberté des Berlinois de l'Ouest. La politique française consistait à céder, à reculer pas à pas, sous la pression des États-Unis. Que faire quand on veut continuer à contrôler les sources supposées de la puissance passée de l'ancien ennemi, le charbon et l'acier, et qu'on sait bien que la domination sur lui est de plus en plus impossible ? On se laisse contrôler soi-même dans la réciprocité égalitaire.

 

Cette réciprocité crée une solidarité, fondement d'une communauté en gestation. Pour que la solidarité soit ressentie comme telle, il faut, en France, un changement profond dans les esprits. Pendant longtemps, tout particulièrement après la guerre de 1914-1918, mais aussi en 1945, on a cru que, pour que l'économie allemande fût forte, il fallait que l'Allemagne fût faible. Le Traité de Rome, en 1957, montrera que les Français auront assimilé l'idée de l'interdépendance des prospérités.

 

La déclaration du 9 mai contenait les deux aspects essentiels de la pensée de Jean Monnet. Le premier sera présent dans les préambules de tous les traités ultérieurs, depuis celui de 1951 instituant la Communauté annoncée par Robert Schuman jusqu'aux accords permettant la naissance d'une monnaie unique : la visée est politique, alors même que l'unification européenne emprunte les voies de l'économie. Le second correspond à la formule favorite de l'homme que les chefs d'État et de gouvernement de la Communauté feront citoyen d'honneur de l'Europe : "Rien ne se crée sans les hommes. Rien ne dure sans les institutions". Certes, il faudra en rabattre. Aucun système institutionnel ne sera plus aussi rigoureux et contraignant que celui de la Communauté européenne du charbon et de l'acier. Mais, à mesure que l'unité économique, puis monétaire s'est établie, le besoin d'institutions solides s'est manifesté, au point qu'aujourd'hui même la Chambre des Communes n'est plus maîtresse des fondements de la législation britannique et se soumet aux normes établies par la Cour de justice européenne de Luxembourg.

 

Le "Plan Schuman" a soulevé de vigoureuses oppositions, mais les sondages de l'époque montraient que la majorité des Français accueillait avec faveur l'acte positif. Seulement, l'effet stimulant de l'initiative du 9 mai a failli être annulé dès l'automne par la montée d'un problème beaucoup plus difficile, prenant l'opinion carrément à contre-courant, à savoir le réarmement allemand. L'échec de la Communauté européenne de défense, défaite par l'Assemblée nationale le 30 août 1954, a failli marquer la fin de l'orientation donnée le 9 mai 1950. Mais les six pays de la C.E.C.A. reprendront l'initiative en 1955 pour mettre en route la Communauté économique. Celle-ci a connu, du Traité de Rome en 1957 jusqu'à celui d'Amsterdam en 1997 et à la naissance de l'Euro, des développements créateurs qui justifient pleinement qu'on célèbre le Jour de l'Europe.

 

Alfred Grosser
professeur émérite à l'Institut d'études politiques de Paris