Guy de Maupassant

Château de Miromesnil, près de Dieppe, 5 août 1850 - Paris, 6 juillet 1893

La mère de Maupassant, née Laure Le Poittevin, était la sœur du grand ami de jeunesse de Flaubert, Alfred, mort en 1848. Malade des nerfs, fine et cultivée, elle se sépare en 1860 d'un mari volage et dépensier. Elle garde à Étretat Guy, qui s'attache pour la vie à sa mère et à la Normandie, et son frère Hervé, né en 1856. Renvoyé de l'institut ecclésiastique d'Yvetot, Guy est en 1868 pensionnaire au lycée de Rouen. Il est assidu à Croisset, assiste aux travaux de Flaubert, s'essaye au vers. Bachelier en 1869, il se rend à Paris. Mais vient la guerre. Versé dans l'Intendance à Rouen, il est pris dans la débâcle des armées françaises. Il parlera toujours de la guerre comme d'une incompréhensible sauvagerie humaine.

Employé aux ministères de la marine, puis de l'instruction publique, de 1872 à 1878, il vit dans la gêne. Il observe avec ironie et pitié les mœurs administratives. Il se distrait en canotant sur la Seine en joyeuse compagnie, avec des "filles". Une syphilis se déclare dès 1877. D'autre part, il fréquente les milieux littéraires. Il est en 1877, avec Huysmans, Hennique, Mirbeau, du "dîner Trapp" en l'honneur de Flaubert, Edmond de Goncourt, Zola. Il écrit à la dure école de Flaubert, qui lui interdit de signer de son nom tant qu'il n'est pas arrivé à une réussite : c'est "Boule de Suif", paru en 1880 dans Les Soirées de Médan. Flaubert meurt la même année.

De 1880 à 1890, Maupassant collabore aux journaux parisiens, qui publient alors chroniques, récits et feuilletons. Reporter pour Le Gaulois en Algérie en 1881, il réprouve les méthodes que met en œuvre la colonisation. Son activité de journaliste explique d'autres nombreuses allusions à l'actualité, dans ses récits et ses romans. Il sait se défendre contre les facilités de pensée et de style que pourrait entraîner son énorme production : en dix ans, une quinzaine de volumes de récits, et six romans dont la richesse a été de nos jours de mieux en mieux reconnue. Il devient riche. Il fréquente les gens du monde, qu'il met en scène à partir de 1884-85, désavouant l'artificialité et la bêtise de la "bonne société", comme sa course à l'argent. Bel-Ami (1885) peint les mœurs du journalisme, de la politique et de la banque ; Mont-Oriol (1887) dit comment l'on "invente" une station thermale. Mais la fréquentation de femmes cultivées qui tiennent salon, comme Mme Potocka ou Mme Straus, modifie d'autre part ses vues, jusqu'alors simplistes, sur la nature féminine : changement sensible dans ses derniers romans, Fort comme la Mort (1889) et Notre cœur (1890). Une fin tourmentée : son frère Hervé, interné, meurt fou en 1889. Maupassant se sait menacé, multiplie les voyages (Sur l'eau, La vie errante). Mais, criblé de maux, gravement déprimé en 1891, il est interné en 1892 chez le Dr Blanche après une tentative de suicide et meurt dans une dégradation totale.

Longtemps a prévalu à son sujet l'image toute faite d'un écrivain bon vivant, clair et plaisant. En fait, la plupart de ses récits expriment la tristesse de la vie et la cruauté des hommes, même si la Normandie y est pleine de saveur et de pittoresque ("La Ficelle", "Le Petit fût"), et si Paris offre un brillant décor (les employés y sont sordides ou opprimés : "Une partie de campagne" finit très mal). Les romans peignent des vies manquées (Une vie, 1883), des hommes qui souffrent (Pierre et Jean, 1888), la brutalité sociale, la fatale méconnaissance entre hommes et femmes. Maupassant saisit le monde avec une force de primitif ("Je suis une espèce d'instrument à sensations"). Mais, en accord avec Spencer et Schopenhauer, il n'en perçoit que plus douloureusement le manque fondamental qui le caractérise.

Son œuvre est marquée par l'ambivalence : la Seine des canotiers est celle aussi des suicidés, les belles brasseries accueillent des solitaires désespérés ; l'amour se retourne en dérision ; d'autre part l'obsession de l'enfant illégitime parcourt récits et romans. Comme Sade, dont il est grand lecteur, Maupassant pense que la nature nous veut du mal. Cette vision du monde mène tout naturellement au fantastique, un fantastique vraisemblable, fondé sur le désarroi intérieur, le doute sur l'identité. Il serait faux d'attribuer à la névrose de l'écrivain ces récits, qui sont en pleine continuité avec les autres et qu'il maîtrise d'ailleurs parfaitement. Miroir, chevelure, eau des rivières, font naître dans son œuvre les forces mauvaises du double, confirment le caractère illusoire de l'amour, mènent au suicide, à la folie. Mais c'est bien le "fou", le suicidé, qui sont lucides, ayant compris toute l'horreur de notre destin.

Maupassant a refusé d'appartenir à un mouvement littéraire, s'éloignant très vite des théories de Zola : il ne croit pas qu'une vision d'artiste puisse être objective et neutre. Il reconnaît pour seul maître Flaubert. Il revendique une "originale impersonnalité" dans l'observation pénétrante, par laquelle on fait deviner la psychologie. C'est dans son article sur le roman, en tête de Pierre et Jean, qu'il réunit ces idées exprimées dès ses débuts. "Chacun de nous se fait une illusion du monde". "Faire vrai consiste à donner l'illusion complète du vrai". Il faut donc que l'écrivain opère un choix subjectif. Sa vision est "plus complète, plus saisissante, plus probante que la réalité même". Art du raccourci, combinatoire des scènes, stylisation, voilà bien les caractères de l'écriture de Maupassant, très travaillée, qui, tout comme sa vision de la vie, paraît claire et recèle de grandes profondeurs.

 

Marie-Claire Bancquart
professeur émérite à l'université de Paris-Sorbonne