Henri Louis Duhamel du Monceau

Paris, 20 juillet 1700 (baptême) - Paris, 22 août 1782

Duhamel du Monceau
Portrait d'après François-Hubert Drouais (1727-1775)
Paris, musée de la Marine
© Photo P. Dantec

Duhamel du Monceau, homme de sciences, homme de lettres, grand commis de l'État, connaissant tous ceux qui faisaient l'Europe des sociétés savantes, illustre ce qu'était un esprit ouvert aux Lumières. Encensé par Diderot qui voyait en lui le modèle du savant philanthrope, concurrent malheureux d'un Buffon qui ne l'aimait guère, il fut enfoui sous les éloges et les critiques. Il convient de rendre sa place véritable à celui qui fut l'un des pères de la sylviculture et de l'agronomie modernes.

Henri-Louis entama des études de droit (1718-1721) selon le vœu de son père, quoiqu'il aspirât à devenir botaniste du Jardin du Roi. Sa vocation scientifique apparut très tôt et fut vite reconnue. Sa préférence pour les sciences appliquées demeura une des constantes de son activité. En 1728, il fut applaudi à l'Académie des sciences pour un mémoire qui visait à éliminer la cause de la maladie du safran, plante qui procurait de substantiels revenus aux communautés orléanaises qui la cultivaient.

Le comte de Maurepas l'avait lui-même repéré dès 1727. L'ambitieuse politique de construction navale du secrétaire d'État à la marine butait sur la médiocre qualité des bois fournis. Aussi l'Académie des sciences avait-elle reçu mission de recenser et contrôler les méthodes permettant de transformer des bois droits en bois courbes, tant à propos des arbres sur pied que des pièces qui en étaient tirées (1731). Elle y affecta Duhamel et lui adjoignit un jeune homme prometteur : Georges Leclerc qui prendra plus tard, une fois le succès venu, le nom de sa terre sise en Bourgogne : Buffon. Henri Louis fut ainsi accueilli comme pensionnaire à l'Académie des sciences en 1738, moyen élégant de le remercier pour la manière dont il avait su mener à bien les expertises qu'elle lui avait confiées.

Fort de ce précédent, il choisit de se spécialiser dans la recherche que demandait son employeur, le département de la Marine, pour lequel il voyagea beaucoup. À Brest, il établit une école de chirurgie en rapport avec les convictions affichées dans le Traité de la conservation de la santé des équipages des vaisseaux. Il sillonna aussi les ports de l'Angleterre (1739) et compara la manière dont les Britanniques séchaient et gardaient les bois de marine à celle usitée en France. C'est pendant ce déplacement Outre-Manche que son ex-bras droit, Georges Leclerc, se fit nommer au poste que convoitait Henri-Louis : intendant du Jardin du Roi. Le pauvre puisera une tardive consolation - trois ans plus tard tout de même ! - dans le titre d'inspecteur général de la Marine (1742). Il multiplia alors les expériences relatives à la sélection des essences et aux moyens de protéger le bois-matériau, afin d'améliorer les performances de la construction navale. Ce poste eut en outre l'avantage de favoriser dix ans durant (1742-1752) ses observations quant aux arbres crûs en haute futaie ou en taillis composés.

Dans ces années 1740, les carrières de Duhamel et de Buffon bifurquent. Leur collaboration s'interrompt ; pire, l'ancienne amitié laisse place à une franche hostilité. Ainsi, Buffon, usant de l'influence que lui apporte l'engouement des élites pour les sciences naturelles et du discrédit dans lesquelles sont tombées l'administration forestière et l'administration navale, contribua largement à accréditer l'idée que Duhamel était moins un expérimentateur qu'un compilateur. Le qualificatif était fort injuste. L'avenir se chargea de montrer que non seulement il avait autant innové que diffusé, mais qu'il avait formulé des hypothèses que ses héritiers scientifiques vérifieraient et confirmeraient.

Sa mission d'inspecteur général prend fin en 1752 : le voilà membre honoraire de l'Académie de Marine de Brest, mais il n'entend pas mettre un terme à son œuvre rédactionnelle. En témoigne la succession des livres qui composent le traité complet des Bois et Forêts (six ouvrages parus entre 1755 et 1768). Vingt-cinq années de labeur s'y reflètent, embrassant tout ce qu'on range de nos jours sous l'expression "filière-bois", sans parler des incitations proposées pour encourager les propriétaires particuliers à investir dans cette ressource durable. Henri Louis subodora ainsi le rôle qu'allaient prendre, dans l’avenir, la pédologie et la génétique forestières. Ce n'est pas rien et cela en soi mériterait notre admiration. Il fut aussi un précurseur en révélant au public éclairé, avec Les éléments d’architecture navale (1752), première synthèse du genre, un savoir et un savoir-faire réservés jusque-là aux spécialistes. Le succès fut tel que le livre dut être réédité sept ans plus tard.

Henri Louis mourut à Paris sans réaliser à quel point il s'était identifié à son siècle, lui qui ne s'avoua jamais philosophe et se dépeignit toujours comme un humaniste.

 

Andrée Corvol-Dessert
directeur de recherche au CNRS
présidente du Groupe d'Histoire des Forêts Françaises

Source : Recueil des commémorations 2000