Vaslav Nijinsky

Kiev, 15 février 1890 (28 février selon le calendrier orthodoxe) - Londres, 8 avril 1950

Vaslav Nijinsky est le fils d'un couple de danseurs d'origine polonaise. Son père a monté une troupe ambulante et fait de brefs retours épisodiques au foyer conjugal. En 1900, le jeune Vaslav est admis, grâce à ses dons exceptionnels, à l'École impériale de ballet de Saint-Pétersbourg, l'institution professionnelle la plus brillante de son temps. Sa réputation est déjà grande lorsqu'à dix-huit ans, il entre dans le corps de ballet du Théâtre impérial. Les plus célèbres danseuses le réclament immédiatement comme partenaire et il devient un des danseurs favoris du public.

 

En 1908, Nijinsky rencontre Serge de Diaghilev ; l'aventure des Ballets Russes commence. Homme du monde, amateur de musique et de danse, impresario de génie épris de culture d'avant-garde, Diaghilev est sur le point d'organiser une tournée de ballets en France, avec comme étoiles Anna Pavlova, Tamara Karsavina et Vaslav Nijinsky. Cette première saison de 1909 consacre d'emblée la gloire des Ballets Russes et de ses danseurs. Nijinsky danse dans Le Pavillon d'Armide, Les Sylphides et Cléopatre, trois chorégraphies de Michel Fokine, le chorégraphe des Ballets Russes, et la saison suivante dans Carnaval, Shéhérazade, Giselle et Le Spectre de la rose. L'enthousiasme est à son comble.

 

Nijinsky quitte le Théâtre impérial en 1911 et attache son destin à celui de Diaghilev. Il ne retournera jamais en Russie. Les Ballets Russes sillonnent triomphalement l'Europe. Paris est, avec Londres, leur ville préférée. Nijinsky y crée Pétrouchka, l'histoire d'une pauvre marionnette humaine manipulée jusqu'à la mort par un magicien. Diaghilev, le magicien, va maintenant métamorphoser son danseur en chorégraphe. L'Après-midi d'un faune, sur le poème de Mallarmé et une partition de Claude Debussy, créé le 29 mai 1912 au Théâtre du Châtelet, donne lieu à un scandale retentissant. L'originalité de la chorégraphie, l'audace de la scène finale, d'un érotisme affiché pour l'époque, suscitent les vives réactions des détracteurs, mais aussi des partisans qui, comme Rodin, prennent la plume pour défendre l'artiste.

 

Enchanté de ce premier essai et du scandale qui s'ensuit, Diaghilev commande deux nouvelles chorégraphies à Nijinsky, Jeux, sur une musique de Claude Debussy, créé au Théâtre des Champs-Élysées le 15 mai 1913, et Le Sacre du printemps, sur une partition d'Igor Stravinsky, créé dans ce même théâtre le 29 mai 1913, au milieu d'un chahut indescriptible. Musique et chorégraphie, dans leur violence primitive, prennent le public à la gorge. La bataille du Sacre est une des grandes dates de l'histoire de l'art moderne et 1913 figure désormais dans les manuels d'histoire comme "l'année du Sacre".

 

Quelques mois plus tard, la troupe des Ballets Russes embarque pour une tournée en Amérique du Sud, laissant Diaghilev sur la terre ferme. Nijinsky retrouve sur le bateau une de ses jeunes admiratrices, Romala de Pulszky, qui a réussi à se faire engager dans la compagnie. Ils se marient en arrivant à Buenos-Aires. Apprenant la nouvelle, Diaghilev rompt le contrat de Nijinsky, se privant de son meilleur danseur et surtout d'un chorégraphe selon ses vœux. C'est le début du naufrage pour Nijinsky. Ses difficultés psychologiques et matérielles s'aggravent avec la guerre, qui le prive de toute possibilité d'exercer son art. Une tournée aux États-Unis, en 1916, lui permet de créer sa dernière chorégraphie Till Eulenspiegel, sur une partition de Richard Strauss.

 

Installé avec sa famille en Suisse, sa santé mentale fragile se dégrade. En 1919, Nijinsky donne un récital à l'Hôtel Suvretta, à Saint-Moritz. Il y danse pour la dernière fois avant de basculer inexorablement dans la folie. Il vit encore 30 ans, soumis à divers traitements, mais ne recouvre jamais la raison.

 

Nijinsky le danseur est devenu un personnage mythique. Nijinsky le chorégraphe nous est connu grâce à des reconstructions récentes de ses ballets, qui en font revivre l'extrême modernité et nous le donnent comme un des pères de la danse contemporaine.

 

Martine Kahane
directeur du service culturel de l'Opéra national de Paris