Premier numéro du Journal de Trévoux

Mars 1701

C 'est en mars 1701 que parut, hors du royaume de France, le premier numéro de janvier-février des Mémoires pour l'Histoire des sciences et des beaux arts, plus souvent dénommés de façon abrégée, les Mémoires de Trévoux ou le Journal de Trévoux, puisqu'ils furent imprimés, " sous les auspices de Monseigneur le duc du Maine, prince de Dombes ", à Trévoux, sous les presses de S. A. S. par les soins des libraires J. Boudot et E. Ganeau. Conçu comme un mensuel, ce périodique ne fut imprimé que tous les deux mois en 1701 pour paraître tous les mois à partir de 1702 ; on dénombre 878 livraisons jusqu'en décembre 1767 ; par suite d'un refus de renouvellement de privilège en 1730, l'impression se fit alors à Lyon, pour se déplacer en 1734 à Paris, sans que la dénomination trévoltienne en soit affectée.

Du fait de la complexité du contexte historique, politique et religieux dans lequel sont nés les Mémoires de Trévoux, on entrevoit aisément dans les seules subtilités du titre toute la portée polémique d'un ensemble de textes qui ont joué un rôle important, car diversifié, non seulement dans l'histoire de la presse du XVIIIe siècle, mais dans l'histoire de la diffusion de la connaissance et dans l'histoire des idées, tant sur le plan de l'érudition scientifique que sur celui des rivalités idéologiques.

Ce périodique fut le fruit d'une collaboration des membres de la Société de Jésus, seul ordre religieux à avoir assuré une telle publication sous l'Ancien Régime ; il est entré en concurrence de facto avec l'hebdomadaire Journal des savans : sous couvert du statut de journal littéraire, le Journal de Trévoux s'est attaché, sans être un journal de belles-lettres mais bien représentatif de la République des Lettres, à suivre au jour le jour les parutions d'ouvrages intéressant l'humanisme au sens large du terme, incluant toutes les sciences (de la philologie aux mathématiques en passant par la jurisprudence, l'astronomie, l'anatomie et la mécanique…) et les beaux-arts, entendons les arts libéraux. En vertu du terme " Mémoires " retenu dans son intitulé, ce périodique revendiqua une mission d'érudition par le jeu d'une communication savante, aux allures d'objectivité et de sérieux, habile vitrine pour distiller un autre genre d'informations et occuper une place dans les oppositions idéologiques, en particulier dans la lutte contre le protestantisme et le quiétisme.

De fait, le contenu des Mémoires fondé sur les comptes rendus d'ouvrages délibérément sélectionnés et donc sur le principe de l'extrait, même s'il doit s'agir de l'" extrait entier d'un livre " (mai 1702), se prête parfaitement à une rhétorique de l'implicite, où le jeu polémique s'exprime à la fois dans la discontinuité et le pointillisme de ces morceaux choisis comme représentatifs d'un ensemble.

C'est ainsi que les Mémoires se font l'écho d'une époque, à la fois en restant proches de la réalité et en transmettant à la postérité une riche documentation, d'autant plus précieuse qu'elle a nourri nombre d'ouvrages lexicographiques, en premier lieu le Dictionnaire universel françois et latin vulgairement appelé de Trévoux et l'Encyclopédie ; mais, tout en répondant à l'objectif d'un périodique au service de l'érudition, les rédacteurs jésuites, dont l'identité est restée le plus souvent cachée, excepté pour quelques directeurs et collaborateurs tels les pères Tournemine, Berthier, Buffier, Castel…, ont produit un véritable journal d'opinion qui, en un siècle où la communication passait par l'écrit a joué un rôle à la fois dans le monde et hors du monde, d'information, bibliographique et factuelle, et de capitalisation documentaire, ouvrant sur d'autres enjeux, scientifiques, culturels et méta-historiques.

 

Isabelle Turcan
maître de conférences HDR-Q à l'université J. Moulin, Lyon
membre junior de l'Institut universitaire de France