François Robichon de la Guérinière

Essay (Orne), 8 mai 1688 - Paris, 2 juillet 1751

La célébration du deux cent cinquantième anniversaire de la mort de François Robichon de la Guérinière n'a rien de paradoxal ! Connu essentiellement depuis le dix-huitième siècle par un livre, l'École de Cavalerie, publié en 1729-1731, lu et relu depuis par tous ceux qui s'intéressent peu ou prou à l'art équestre, ce maître et son enseignement illustrent parfaitement l'une des missions qui incombe aux historiens du vingt et unième siècle. Il s'agit pour eux de rendre visible l'extraordinaire liaison qui est à l'œuvre dans la vie sociale des Lumières entre les principes de la raison théorique, la clarté des discours et l'écho des gestes de la pratique matérielle. Comme en d'autres domaines, on a là une occasion de réfléchir au rôle exact d'un milieu, celui des écuyers, peu nombreux, peu étudiés, celui des écuyers écrivains encore moins nombreux, encore moins découverts. Ainsi peut s'amorcer au-delà des connaissances de spécialistes hautement qualifiés, militaires humanistes, instructeurs cultivés, administrateurs des haras érudits, vétérinaires compétents, la redécouverte et sans doute l'invention intellectuelle des usages du cheval dans la civilisation moderne. Ceux-ci n'ont pas totalement disparus, et l'œuvre de La Guérinière assure une part de leur survie par sa créativité encore au travail dans la sciure des plus grands manèges comme des plus petits, en France ou en Europe, ainsi en Autriche, en Espagne, au Portugal.

L'homme, qui n'a jamais fait l'objet d'une biographie, est peu connu. Il est né dans une famille de petite noblesse à Essay dans l'Orne, en 1688, et on le retrouve à Paris nanti d'un brevet d'écuyer académiste vers 1715. Il y donne leçons sans doute jusqu'à sa mort, mais on ignore où il est inhumé en 1751. La tradition reposant sur une ligne de la préface de l'École de Cavalerie attribue sa formation à M. de Vendeuil (ou Vandeuil, ou Vaudeuil), c'est-à-dire vraisemblablement Anne-François de Vandeuil, qui tenait académie rue des Canettes. L'énigme ainsi posée n'offre intérêt que parce qu'elle ouvre l'histoire de l'art équestre à la filiation possible avec l'École de Versailles, dont La Guérinière aurait été ainsi le principal élève et le principal inspirateur. Ce qui est désormais prouvé, par le témoignage de Pierre Amable de la Pleignière, son parent, et par les billets qu'il a signés et qui attestent sa venue à Versailles, c'est qu'il y a peut-être enseigné à la demande.

L'histoire d'un homme ne peut se réduire à celle d'un livre, encore que réédité une dizaine de fois à l'époque et splendidement illustré par Parrocel. Dans l'ouvrage, comme dans la vie, on ne sépare les exercices relevés, des autres usages, chasse, guerre, voyage, voire des fêtes. Ce livre, qui attend pareillement son historien, est moins le trait de génie d'un homme isolé que l'expression de toute une génération (D. Reytier), de tout un monde.

 

Daniel Roche
professeur au Collège de France