Victor Hugo

Besançon, 26 février 1802 - Paris, 22 mai 1885

Comment l'omettre, en l'an 2000 + 2 ? " Ce siècle avait deux ans "…

Victor Hugo est bien le seul qui ait fixé aussi efficacement son année de naissance dans la mémoire de la postérité…

"Ce siècle avait deux ans ! Rome remplaçait Sparte,

Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,

Et du premier consul, déjà, par maint endroit,

Le front de l'empereur brisait le masque étroit.

Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,

Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,

Naquit d'un sang breton et lorrain à la fois

Un enfant sans couleur, sans regard et sans voix... C'est moi "(1)

 

Aujourd'hui, il est vrai, songeant aux récentes controverses qui ont accompagné l'an 2000, nous dirions que le XIXe siècle, commencé en toute rigueur au 1er janvier de 1801, n'avait qu'un an. Mais peu importe, la phrase est consacrée.Il est bien vrai que les Consuls (nom emprunté à Rome) avaient au 18 Brumaire remplacé les Directeurs (assimilés aux éphores de Sparte), et qu'on allait de plus en plus vite de la République issue de la Révolution à la Monarchie recréée par le soldat.

Ce siècle commencé, ou bien peu s'en faut, en 1802, sera assez près de sa fin en 1885, Victor Hugo, avec sa prescience inconsciente, l'aura à peu près rempli.

Le " sang lorrain ", c'est l'héritage jamais renié du père, le général Hugo, soldat de la Révolution et de l'Empire, symbole de gloire militaire et nationale. Le " sang breton " c'est l'héritage maternel, christianisme, tradition, goût de la vieille France, et aussi de la liberté (comment nier que l'on fut plus libre sous Louis XVIII que sous l'Empereur ?), c'est Chateaubriand, c'est tout le romantisme. Hugo s'est bien reconnu et bien défini dans ce " naquit… à la fois ".

Philosophiquement, il n'a jamais été d'un catholicisme très orthodoxe. Humanitaire serait mieux dire. Quand il se distingue en 1829 en publiant le Dernier jour d'un condamné, premier acte d'un combat constant contre la peine de mort, il est plutôt une sorte de philosophe isolé qu'un fidèle du Roi et du clergé. Ce n'est d'ailleurs pas sur ce point qu'il en viendra à rompre des lances avec Charles X : c'est sur une liberté plus concrète et plus professionnelle, celle de la liberté d'expression littéraire, et notamment de théâtre.

Coïncidence de la bataille d'Hernani et de la Révolution libérale et tricolore de 1830, Victor Hugo va apparaître pendant près de vingt ans comme un fidèle et même comme un ami de la nouvelle dynastie orléaniste. Sa pensée sociale s'approfondit cependant, sans être amortie par la gloire ni la fortune. Il fait rééditer le Dernier jour d'un condamné en 1832, non sans préciser dans la préface : " [l'auteur] avoue hautement que le Dernier jour d'un condamné n'est autre chose qu'un plaidoyer, direct ou indirect, comme on voudra, pour l'abolition de la peine de mort ". Il évolue peu à peu du combat contre la peine de mort au combat pour les misérables. La lutte pour la reconnaissance de la dignité humaine sera l'un des éléments les plus constants de sa pensée. Il entreprend Les Misérables dès 1846.

La liberté politique reste décisive pour lui à cette date encore. Comme le Polignac de 1829, le Guizot de 1847 se fixe résolument à droite, poussant ainsi involontairement les libéraux vers l'opposition de gauche. Victor Hugo acceptera la Révolution de 1848 comme il avait accepté celle de Juillet 1830, sans combattre ni insulter les vaincus.

Il aime la République humaine et bien intentionnée de Lamartine (février-mai), il déteste la République formaliste et brutale de Cavaignac (juin-décembre), au point même de mettre pendant trois mois ses espoirs dans la bonne volonté du nouveau président Louis Napoléon Bonaparte (printemps 1849). Il ne devient vraiment républicain que lorsque Bonaparte appuyé sur le parti de l'ordre fait l'expédition de Rome.

Là encore, il s'est bien résumé lui-même, à sa manière. Lucide, il écrit en 1851 dans Carnets, albums, journaux (2) : " depuis vingt-cinq ans, je suis simplement un homme de liberté… La liberté me paraissait compatible avec la monarchie et je ne voyais pas la nécessité absolue de la République. Dans l'histoire de nos grands et formidables jours révolutionnaires, la République tenant d'une main la hache et de l'autre l'épée, m'apparaissait plutôt comme la Force que comme la Vérité. En 1848, quand je la vis se dresser brusquement sur l'écroulement de la monarchie, l'enthousiasme me vint au cœur mais je gardais le silence… Je ne sentais pas la liberté à l'aise… En moi, le libéral faisait des objections au républicain… Je me tins à l'écart dans l'Assemblée constituante… Mais depuis deux ans, quand j'ai vu la République prise en traître… je me suis mis à genoux devant elle et je lui ai dit : Tu es la vérité… Maintenant, je combats pour elle… Républicains, ouvrez les rangs. Je suis des vôtres. "

Lorsqu'il écrit ces lignes, dont le romantisme peut prêter à sourire en 2002, Victor Hugo, comme quelque soixante-dix représentants républicains, est un exilé, un proscrit. Pendant dix-neuf ans, sur le rocher d'une île anglo-normande, il sera " l'homme qui dit NON ". Il le demeurera toute sa vie. Il vivra le siège de Paris au côté des Parisiens mais il quittera très vite l'Assemblée de Bordeaux, où il avait été élu en février 71, et ne prendra pas part non plus à la révolte de la Commune. Il ne l'aimera que vaincue et calomniée, à contre courant encore une fois. Une affiche de l'élection partielle, dans la Seine, du 7 janvier 1872, la dernière à laquelle il se présentera et où il sera battu, donne ce programme dont les électeurs n'ont pas voulu mais qui résume magnifiquement les convictions de l'homme : " Amnistie ; abolition de la peine de mort ; dissolution de l'assemblée ; rentrée du gouvernement à Paris ; levée immédiate de l'état de siège. "

Républicain à la fois emblématique et critique, parfois déçu ou déchiré, il ne sera pleinement l'homme du régime (de Jules Grévy, de Jules Ferry, de Gambetta surtout) qu'après que celui-ci aura accordé, le 14 juillet 1880, l'Amnistie totale aux Communards. S'ouvrent alors les cinq années d'apothéose officielle, culminant au début de juin 1885 avec l'ensevelissement au Panthéon, définitivement récupéré par la République à cette occasion.

L'humanité aura bien été l'ordre principal de sa vie.

La France a pu s'entendre rappeler, en 1985, pour le centenaire de sa mort, l'extrême étendue de son œuvre. L'auteur fut reconnu de son vivant et jusque vers 1900 comme le génie du XIXe siècle. L'engouement pour toutes ses œuvres est alors immense, car ce sont ses œuvres complètes qui sont alors rééditées. On ne privilégie ni le poète, ni le romancier. Il demeurera au XXe siècle un des auteurs français les plus connus et les plus constamment lus en France et dans le Monde, tant il aura, de façon éminente, symbolisé ce fameux " Siècle ". Le plus grand écrivain du siècle ? - " Victor Hugo, hélas ! " Cette célèbre réponse d'André Gide atteste au moins que même ceux qui, pour raison de goût ou pour raison de politique, n'aimaient pas Victor Hugo, ne pouvaient s'abstenir de reconnaître sa primauté. Et puis, surtout, une œuvre politique, un rôle public, un rôle civique d'importance presque égale à celle de l'œuvre littéraire.

C'est que Victor Hugo croyait passionnément à la valeur des grandes réalisations auxquelles le fameux siècle avait abouti. Le progrès (matériel, technique, scientifique : locomotive, tour Eiffel…), la souveraineté du Peuple accompagnée de l'éducation civique et de toutes les libertés d'expression - formant ensemble ce que l'on exaltait et sacralisait sous le nom de République - le patriotisme français enfin.

C'est parce que Victor Hugo a été à la fois le plus admiré comme poète et le plus représentatif comme moraliste qu'il a été le maître favori de l'école primaire publique tout au long de la Troisième République.

C'est peu de dire que les temps sont changés ! En notre siècle, ce vingt et unième qui a (ou qui va avoir) deux ans, le progrès technique commence à faire peur, la République est tous les jours critiquée comme " jacobine " et son moralisme stigmatisé comme " bourgeois " ; le patriotisme français ne fait plus l'unanimité tant il est discrédité par les malheurs et par les tueries qui lui furent associés ; et la poésie même… Avec ses alexandrins en distiques soigneusement rimés, Hugo était plus proche de Malherbe que d'Éluard ; aussi a-t-il cessé de figurer dans les " récitations " des humbles écoliers comme dans les modèles des apprentis-poètes.

Ce rejet, perceptible déjà sans doute en 1985, est aujourd'hui de l'ordre de l'évidence.

Pouvons-nous donc encore, en 2002, nous arrêter un instant de plus sur le vieux maître ? ou faut-il se résoudre à le confiner à la critique rongeuse… des spécialistes ?

Le républicain bien pensant qui a cautionné, comme on l'a dit, la morale du civisme et du respect des lois est aussi le romancier qui, dans les Misérables, avait transformé la prostituée Fantine en une sorte de martyre, et le voleur Jean Valjean en un véritable saint. Cette dialectique de l'Ordre et de la Pitié, est-elle vraiment étrangère aux pénibles débats qui opposent aujourd'hui les tenants de la sécurité à ceux du tout-libertaire ?

Quant au Hugo patriote français, comme tout le monde ou presque en son temps, et d'abord tous les français républicains, n'avait-il pas, de Guernesey, désigné pour Avenir " la République Universelle ", dont la première étape serait " les États-Unis d'Europe " ? Peut-on dire aujourd'hui que cette autre contradiction est surmontée ?

Victor Hugo n'a pas tout dit, mais il en a dit assez pour qu'il reste peut-être utile de se souvenir encore de lui.

 

Maurice Agulhon
professeur au Collège de France
membre du Haut comité des Célébrations nationales

 

1 - Les feuilles d'automne, première pièce, datée du 23 juin 1830.
2 - Édition chronologique, t. VII, pp. 1214-1215.