Apparition du et des Goncourt

Paris, 26 février et 21 décembre 1903

Conçue à l’origine pour assurer l’indépendance de dix écrivains, l’Académie Goncourt va déchaîner un extraordinaire phénomène d’édition.

Il existe en France beaucoup plus de Prix et Institutions littéraires que de fromages. Cette fièvre de lecture, de jugement, de promotion, cette soif d’octroyer de la gloire, rendent la nation mal gouvernable : comment tenir une société de littérateurs ? Mais toutes ces intentions n’ont pas la même vigueur. Certaines sont vouées à l’éphémère, au silence. Les 26 février et 21 décembre 1903, dates qui sont ici rappelées à votre souvenir, auraient pu ne se produire que deux non-événements. Jugez-en.

En février 1903, sept hommes de lettres se réunissent, dans un salon du Grand Hôtel, près de l’Opéra, afin d’accomplir les dernières volontés d’un des leurs : Edmond de Goncourt, mort en juillet 1896, à Champrosay, chez les Alphonse Daudet. Son souhait ? Que toute sa fortune, puisqu’il n’a pas d’héritiers directs, serve à créer une académie de dix écrivains, à leur servir une rente de 6 000 francs par an et à doter un prix (de 5 000 francs) qui sera décerné « au meilleur ouvrage en prose de l’année ».

Remarquons-le : l’année 1896 devait être bonne pour les testaments généreux et favorable aux engagements posthumes. N’est-ce pas en 1896 que meurt Alfred Nobel en laissant, si j’ose dire, la dynamite à retardement des Prix Nobel ? Ils seront décernés dès 1901. Les futurs « Dix » du Goncourt ont été moins rapides : des cousins d’Edmond attaquent le testament, perdent leur procès en 1897, font appel, perdent en 1900 (la future académie est servie par un avocat prestigieux, Raymond Poincaré...) et il faudra encore trois ans pour vendre le patrimoine d’Edmond – les diverses ventes produisent plus de deux millions et demi – établir les statuts, obtenir l’« utilité publique ». Début 1903, tout est prêt. Léon Daudet, Élémir Bourges et Lucien Descaves rejoignent les sept académiciens déjà désignés : Joris-Karl Huysmans, Octave Mirbeau, Léon Hennique, Gustave Geffroy, les deux frères Rosny et Paul Margueritte. Le dîner « à vingt francs par tête » s’est bien passé : la machine infernale est en place.

21 décembre 1903, vers 10 heures du soir. Il faut imaginer le restaurant Champeaux, place de la Bourse, aujourd’hui disparu, l’odeur des bocks et des cigares, dehors le froid humide. Dans le brouhaha, une table paraît plus bruyante que les autres : les discussions de jury sont souvent houleuses. Un des convives les plus passionnés s’approche de la femme-tronc qui tient la caisse et lui tend un billet : « C’est le nom du lauréat de notre Prix des Goncourt, lui dit-il. Si ces messieurs de la presse... » Alors trois courriéristes, spécialistes des chiens écrasés parisiens, qui « faisaient moleskine », se lèvent furtivement, prennent le papier, donnent un coup de chapeau et repartent dans la nuit en hochant la tête : John-Antoine Nau, Force ennemie... Ainsi, presque en catimini, se déroule la première célébration de « la messe barbare » que devait devenir « le Goncourt » - phénomène toujours accusé d’être moribond mais toujours miraculé, bénéficiaire et victime d’une polémique inépuisable. Une polémique centenaire, cela s’appelle une Institution.

Celle née de la farouche volonté de survivre d’un vieil homme de lettres acariâtre est devenue un « fait de société » irréfutable et pittoresque. Il se perpétue dans ce « quartier Goncourt » : entre Opéra et Bourse, place Gaillon, chez Drouant, – où l’académie déjeune depuis 1914 – et rue de Choiseul, où se déroule Pot-Bouille : après tout, Zola « en fut presque », avant de trop rêver d’habit vert...


François Nourissier
président de l’Académie Goncourt de 1996 à 2002