Waldeck-Rousseau

Nantes, 2 décembre 1846 - Corbeil, 10 août 1904

À quels titres célébrer René Waldeck Rousseau ? Il n’est ni fils de ses œuvres à la façon de Gambetta, ni, comme Jaurès, boursier génial de la République. Son éloquence serrée, un peu froide, atteste son appartenance au barreau plus qu’au Parlement, ce temple de la parole où pourtant, député d’abord, sénateur ensuite, il siégea, quasi sans discontinuer, depuis 1879. Ce que la tradition républicaine honore en lui, outre sa probité personnelle, c’est l’élu républicain de haut vol qui ne fut que trois fois ministre, c’est le père de la loi de mars 1884 et du 1er juillet 1901, c’est l’homme de la « défense républicaine ».

Le cabinet qu’il dirige depuis juin 1899 quand nul n’en voulait (ni Raymond Poincaré, ni Léon Bourgeois) mérite cet intitulé. Accusé par la droite d’avoir constitué un « ministère Dreyfus », regroupant toutes les couleurs du dreyfusisme, de Millerand à Galliffet, Waldeck-Rousseau, pendant l’été 1899, obtient la grâce de Dreyfus et lui sauve la vie après le verdict de Rennes. Il ramène en même temps, par Galliffet interposé, la « Haute Armée » dans l’obéissance à la République, et ouvre la voie à une nouvelle formation des cadres militaires.

Ce n’est pas le seul domaine où une vraie continuité se dessine dans sa vision politique. Un bon exemple : sa volonté militante de promouvoir le droit d’association. Dès 1882-1883 (il vient à peine de quitter le « grand ministère » de Gambetta), il le déclare hautement : tous ceux qui se proposent « un but autre que celui de partager des bénéfices » doivent pouvoir s’associer légalement ; liberté pour tous ! Il échoue, tout ministre de l’Intérieur qu’il soit. Quoi, les membres des congrégations seraient eux aussi couverts par la loi ! Difficile à accepter à l’heure des lois Ferry. Les amis de Barberet, les partisans d’un syndicalisme où les intérêts professionnels l’emportent sur les intérêts de classe, lui offrent une porte de sortie. Donnons enfin (il l’accepte) à l’économique le pas sur le politique. Ou plutôt édifions une barrière étanche imposée par la loi aux syndicats, entre le mouvement ouvrier et son éventuelle expression politique. Waldeck-Rousseau, qui ne fut jamais indifférent aux grèves, se rallie à cette règle : on plaide toujours aux prudhommes, on défile encore dans nos rues, quels que soient les coups portés par les luttes réelles, au nom de la loi du 21 mars 1884…

Obstiné, Waldeck-Rousseau revient à la charge en novembre 1899. Il n’a pas changé d’objectif. À la liberté de s’associer, il ne souhaite pas d’exceptions, en tout cas aucune exception nommément désignée. Les congrégations ne sont donc pas nommées dans son projet ou plutôt on ne les retrouve que dans la grande tradition du droit : « aucune convention d’association ne pourra être formée que pour un temps déterminé », ce qui exclut les vœux éternels. Las ! la discussion, véhémente dans le pays (la ligue de l’enseignement y joue un grand rôle) modifie ce projet libéral. La société impose sa voix, par journaux, par franc-maçonnerie, par délibérations municipales.  Aucune « congrégation religieuse ne peut se former (article 13) sans l’autorisation donnée par une loi ». Davantage : « nul n’est admis à diriger un établissement religieux s’il appartient à une congrégation religieuse non autorisée » (art. 14). Le 21 janvier 1901, Waldeck-Rousseau défend ces amendements et quelques autres (les nouveaux articles 2 et 5) devant la Chambre. Ils passent avec son aval : la loi du 1er juillet 1901, ce n’était pas tout à fait la sienne ; elle l’est devenue.

Ainsi va Waldeck-Rousseau, l’homme dont la première partie du nom fut donnée en prénom, peu après sa mort, à maints enfants de familles républicaines : Waldeck Rochet par exemple, ouvrier agricole de Saône-et-Loire qui devint secrétaire général du P.C.F. Ainsi va l’histoire.

 

Madeleine Rebérioux
professeur émérite à Paris VIII
présidente d’honneur de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen