Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques

1955

Claude Lévi-Strauss
© Effigie / Leemage

La sortie de Tristes tropiques, c’est d’abord le choc provoqué par l’allitération du titre et le sens qu’il convoyait, et aussi par la phrase initiale si souvent citée depuis : « Je hais les voyages et les explorateurs ». Comment un livre consacré apparemment au voyage pouvait-il s’ouvrir sur cette profession de foi et poser en principe que tristes en réalité sont les tropiques radieux de la romance publicitaire et de l’imagerie traditionnelle ? C’est qu’il s’agit en fait d’un « voyage philosophique ». Le voyageur moderne court « après les vestiges d’une réalité disparue », mais il sait en revanche qu’eût-il été ce voyageur ancien qu’il se plaît à imaginer, le sens du prodigieux spectacle qu’il aurait vu lui aurait échappé, comme il ne doute pas que, pour le voyageur de l’avenir, il aura été ce spectateur infirme, « imperméable au vrai spectacle qui prend forme en cet instant »

Publié dans la collection « Terre humaine » dirigée par Jean Malaurie, Tristes tropiques est le premier ouvrage d’ethnologie qui ait touché et même fasciné le grand public. Ce fut un événement. Celui d’une parole élégante et libre où, en refusant le laisser-aller à la subjectivité pure, l’auteur livre non seulement ses feuilles de route, l’histoire de sa vie et de son parcours, ses comptes-rendus ethnographiques, ses réflexions théoriques, une palpitante méditation sur le monde tel qu’il va, mais aussi des ouvertures sur son imaginaire (« Je pense d’abord au Brésil comme à un parfum brûlé ») et sur la part émotionnelle de son mode d’être au monde, qu’il parle de façon fugitive du trouble ressenti au contact des corps à la peau veloutée de sable des jeunes filles nambikwara, des peurs, du temps perdu ou de la part de souffrances qu’inflige le terrain, ou des soins donnés à Lucinda, le petit singe accroché à sa botte qui figure sur une photographie très connue.

Les lecteurs ont été sensibles à l’élégance du style (il fut question du prix Goncourt), à la beauté des descriptions, mais aussi au ton désabusé du propos devant le constat amer que « l’air devient partout aussi lourd » à cause d’une « civilisation proliférante et surexcitée » qui laisse derrière elle « des terrains vagues grands comme des provinces… et un relief meurtri » ou un milieu naturel urbain fait d’ordures, de ruines et de suintements. Et cependant, à côté de la désillusion et du désenchantement, on découvre, bien palpable, devant les petits groupes indiens si fragiles qu’il suit dans leurs pérégrinations nomades, un sentiment profond de compassion à l’égard de cette « humanité si totalement démunie » où se retrouve « quelque chose comme l’expression la plus émouvante et la plus véridique de la tendresse humaine ».

Tristes tropiques est aussi un grand livre d’ethnologie et fut accueilli comme tel. Quatre parties sur les neuf qu’il comporte sont consacrées à l’étude de groupes indiens : Caduveo, Bororo, Nambikwara et Tupi-Karahib. Il contient des dizaines d’analyses théoriques éclairantes ou des suggestions qui n’ont pas toutes été suivies, ainsi qu’une réflexion sur la nature même de l’aventure ethnographique où se rejoignent la petite histoire et la grande.

Voyage philosophique ou essai ethnographique, Tristes tropiques est une immense méditation, un grand monologue dont nous serions les auditeurs fascinés, dépourvu d’illusions sur le devenir de l’humanité et porteur néanmoins de la force spinoziste d’un double engagement. « Le monde a commencé sans l’homme et il s’achèvera sans lui », mais la seule manière d’y vivre est soit d’essayer de le comprendre, à la recherche d’un ordre ni contingent ni arbitraire mais signifiant, soit d’accepter de suspendre sa marche pour entrer en contemplation devant une pierre, une fleur ou l’œil d’un chat.

 

Françoise Héritier
professeur honoraire au Collège de France