Paul Nizan

Tours, 7 février 1905 - Château de Cocove, 23 mai 1940

Paul Nizan
« trombinoscope » de l’ENS, 1924
bibliothèque des lettres de l’ENS – Fonds photographique
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Faut-il parler d’absurde ? L’écrivain français qui meurt, sous l’uniforme anglais, dans un obscur combat de la Campagne de France, vient de rompre, à l’automne 1939, avec l’organisation – faut-il parler d’église ? – au service de laquelle il a mis depuis, à peu près, sa vingtième année, l’essentiel de son énergie, le Parti communiste français, dont il n’a pas accepté, lui, journaliste en charge des questions internationales dans son grand quotidien du soir, qu’il justifie le pacte Hitler-Staline. C’est un homme libéré de ses attaches partisanes, lancé dans l’écriture de son quatrième roman – qui achève de pourrir aujourd’hui, introuvable, dans le sol d’une petite ville belge –, renvoyé plus que jamais à l’amour qui l’unit à « Rirette », son épouse, et à ses deux enfants. C’est cet homme-là, entre ironie et désespoir, qu’une balle allemande réduit au silence, à trente-cinq ans. Nul ne pourra jamais dire ce qu’eût été l’évolution du troisième des fameux « petits camarades » de la rue d’Ulm dont le dernier survivant, Raymond Aron, dira, élégamment, à la veille de sa mort, qu’il était le plus brillant d’eux trois et auquel le troisième, Jean-Paul Sartre, redonnera existence pour la génération des années 60, grâce à sa superbe préface à la réédition du premier livre paru de Nizan, Aden Arabie. Au reste, à son mariage avec Henriette Alphen, les deux témoins, à la mairie du Ve arrondissement, sont les deux susnommés...

Mais « Paul-Yves » ne mérite pas de rester dans la mémoire collective pour sa seule biographie d’intellectuel engagé, fût-elle exemplaire par sa précocité, son radicalisme, sa rigueur morale et son désespoir. Si nos contemporains méritent Nizan, c’est un peu pour l’acuité dérangeante de sa critique politique, celle qui soulève d’une indignation tendue aussi bien Aden Arabie et Les chiens de garde que ses trois romans parus entre 1933 et 1938 (Antoine Bloyé, Le Cheval de Troie, La Conspiration) ; c’est, surtout, au-delà des choix idéologiques de ses lecteurs, pour la qualité de son écriture. Les romans démontrent la possibilité d’avoir une écriture politique sans langue de bois, les deux pamphlets prouvent l’inanité de l’idée reçue, pas sans intention, suivant laquelle l’extrême-droite serait seule à maîtriser la langue de la polémique. Le ton Nizan est net, coupant, sans complaisance rhétorique, à l’image de la phrase qui signa son entrée en littérature (« J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »). En même temps, et c’est ce qui fait sa force pour aujourd’hui comme, déjà, pour son temps, il y a toujours chez lui un arrière-plan d’inquiétude, une inquiétude rongeante, celle qui mène Antoine Bloyé à un lent suicide existentiel, qui provoque la mort ou la dérive de certains des personnages – les plus complexes, les plus problématiques – du Cheval de Troie, son roman le plus injustement méconnu, et de La Conspiration, son roman le plus achevé.

On peut penser que, tant qu’il existera des raisons de se révolter contre l’état du monde et, dans le même mouvement, d’en désespérer sourdement, la voix de Paul Nizan vaudra d’être entendue ; encore faut-il la faire entendre. La commémoration de 2005 – plus ou moins jumelée avec celles de Sartre et d’Aron – peut être l’occasion sinon, à chaque pas, de le suivre du moins, pour commencer par le commencement, de le lire.

 

Pascal Ory
professeur à l’université Paris I – Panthéon-Sorbonne
membre du Haut comité des célébrations nationales