Rashi (Salomon fils d'Isaac)

Troyes, 1040-1105

Commentaire de Rashi sur le Deutéronome
ms. hébreu, c. 1260
Bibliothèque nationale de France, département des manuscrits
© cliché BNF

Mort il y a neuf cents ans, Rashi continue aujourd’hui à être le commentateur de référence dans l’exégèse juive de la Bible. Comment expliquer cette fortune singulière qui, dès la génération de ses disciples, fait que ses œuvres sont diffusées, recopiées, reconnues pour leurs qualités pédagogiques, dans les communautés juives mais aussi, très rapidement, chez les biblistes chrétiens ? Rashi, c’est-à-dire R[abbi] Sh[elomoh] I[tzhaki], Salomon fils d’Isaac Rabbi Salomon ou Salomon de Troyes, comme le désigneront les auteurs chrétiens, après des études dans la vallée du Rhin, revient dans sa Champagne natale, y fonde une école talmudique, célèbre dans tout l’Occident, et y passe le restant de ses jours, se consacrant surtout à l’enseignement mais peut-être aussi à la viticulture. Ses œuvres sont issues de cet enseignement : commentaire de presque toute la Bible hébraïque, commentaire du Talmud, réponses à des consultations (teshuvot).

Le moment où il vit explique en partie le succès de cette œuvre. En Occident chrétien, les communautés juives, établies depuis longtemps, n’ont pas encore connu d’essor intellectuel : si, dès la seconde moitié du XIe siècle, les signes avant-coureurs d’un renouveau du savoir se font très largement percevoir, tant chez les juifs que chez les chrétiens, avec la multiplication pour les uns des yeshivot (écoles rabbiniques), pour les autres des écoles cathédrales, si de plus en plus des maîtres célèbres attirent à eux des étudiants que n’effraient pas les distances c’est un peu plus tard, avec ce que l’on a appelé, peut-être avec quelque exagération, la « Renaissance du XIIe siècle », que se produira l’éclosion des savoirs, dans tous les domaines de la vie intellectuelle.

Rashi fait partie de ces maîtres qui préparent et expliquent cette floraison. Il recueille l’héritage de ses prédécesseurs juifs – grammairiens et commentateurs de la Bible, dont les travaux ont été recueillis dans de grands recueils anonymes, comme le Midrash Rabba sur le Pentateuque. Or, il se trouve que l’exégèse mise en œuvre dans ces ouvrages (qui transmettent les plus anciennes traditions d’interprétation), fondée sur les catégories du midrash, étrangères aux schèmes mentaux des intellectuels d’Occident, n’est plus comprise. En prônant un retour aux textes bibliques, en exigeant une compréhension réelle de leur signification littérale (sans pour autant renoncer totalement aux apports du midrash), Rashi opère une véritable révolution. Son œuvre féconde à son tour les travaux de ses disciples, que l’on regroupe sous l’appellation d’ « école exégétique de France du Nord » – puisqu’en effet c’est des pays de langue d’oïl que sont originaires les principaux d’entre eux. L’exégèse chrétienne se trouve elle aussi stimulée par le renouveau de l’exégèse juive : à une époque où les échanges entre juifs et chrétiens sont particulièrement intenses, les biblistes chrétiens réalisent l’importance de l’intelligence littérale des Écritures : les maîtres de l’école parisienne de Saint-Victor, Hugues et André notamment, posent les fondements de ce renouvellement de l’exégèse chrétienne et mettent à profit l’apport des auteurs juifs – qu’ils citent tout d’abord anonymement (Hebraei dicunt, « Les Hébreux disent ») ; le rôle même de Rashi sera pleinement reconnu, au début du XIVe siècle, par l’un des plus grands exégètes du Moyen Âge, le franciscain Nicolas de Lyre, dont chaque page de la Postille sur l’Ancien Testament cite Ra. Sa., où l’on aura reconnu notre Rabbi Salomon.

De la sorte, Rashi est l’un des premiers grands auteurs français – antérieur à Chrétien de Troyes, il est contemporain des premières Chansons de geste. Auteur français, non seulement parce qu’il a vécu la plus grande partie de sa vie en France, mais surtout parce que son œuvre fournit le premier grand corpus de termes français dans les domaines de la vie quotidienne et des techniques. En effet, selon une tradition qui s’est hélas perdue, la lecture liturgique de la Bible hébraïque s’accompagnait d’une traduction en langue vernaculaire ; les très nombreux mots français dont sont émaillés ses commentaires proviennent sans doute de cette traduction. Mais le vocabulaire français qu’il fournit est encore plus considérable, si l’on ajoute les gloses françaises des commentaires talmudiques. Auteur français aussi par ses qualités majeures – celles qu’on louera chez les écrivains du Grand Siècle : absence de verbosité, précision, clarté.

 

Gilbert Dahan
directeur de recherche au CNRS
directeur d’études à l’École pratique des hautes études (section des sciences religieuses).