Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon

16 janvier 1675 - 2 mars 1755

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, huile sur toile de Perrine Viger-Duvigneau, 2e moitié du XIXe siècle
châteaux de Versailles et de Trianon
© RMN/Gérard Blot

 

Louis de Rouvroy de Saint-Simon qui deviendra en 1693 duc de Saint-Simon, de par la mort de son père, était de bonne famille, quoique de petite noblesse. L’auteur de ses jours avait été fait duc et richissime par Louis XIII, pour mille raisons parmi lesquelles son aptitude à souffler dans le cor de chasse du Monarque sans cracher dedans. Né en 1675, très intelligent et même génial, parfaitement cultivé, le jeune aristocrate louis quatorzien est d’abord militaire, puis courtisan du Roi-Soleil à Versailles. Il inaugure en 1695 une vie conjugale heureuse. Il réside au château de Versailles dans un pied-à-terre, presque un trou à rats, observatoire idéal néanmoins pour une carrière de Mémorialiste. En 1710, Triomphe : il emménage dans un dix pièces cuisine en l’aile Nord du palais de grande banlieue de Sa Majesté. Il est au mieux avec le duc de Bourgogne, petit-fils du Vieux Solaire, et prince réformateur qui sera bientôt (pour peu de temps) l’héritier du trône. Afin de passer pour un « Résistant » des années 1710-1715, le petit duc (dont la stature était effectivement minimale) tente de faire croire à sa disgrâce auprès du Souverain septuagénaire, au cours de ces mêmes années : elle n’est pas évidente. La régence de Philippe d’Orléans (« déroulée » de 1715 à 1723) est en tout cas la grande chance de l’écrivain ; une chance que, nullement arriviste, il ne saura pas toujours saisir. Louis de Rouvroy décroche quand même quelques bagatelles de vanité : d’abord le ruban rouge de la croix de Saint-Louis puis, plus tard, en 1728, le cordon bleu de l’ordre du Saint-Esprit. L’importance micropoliticienne que de la sorte il acquiert à l’époque du Régent lui vaut d’être la cible d’attaques et de chansons satiriques qui moquent en lui l’avorton (sa petite taille), le boudrillon, le morpion, le bourgeois poltron (?)… En 1719, il est châtelain de Meudon ; cette résidence passe, somme toute, pour l’immense appartement de fonction d’un Favori du pouvoir. Saint-Simon fait une cour appuyée au tout puissant ministre Dubois, bientôt cardinal… qu’il couvrira d’insultes après la mort d’icelui. Ambassadeur en Espagne (1722), notre auteur réussit à mettre sur pied un projet de mariage entre la fille du Régent et le prince des Asturies, dauphin de Philippe V, roi très catholique. L’ambassadeur décroche même une Toison d’or à l’usage de sa propre famille ; cette manie des décorations devient une habitude.

L’après-Madrid, pour le mémorialiste, c’est déjà la chronique d’une disgrâce annoncée, du reste confortable. Dubois étant en charge de Tout, Saint-Simon perd son poste au conseil du Roi et sa châtellenie de Meudon (1723). Il n’a plus qu’à opérer son retour à la terre, châtelain campagnard en été, mais « bourgeois de Paris » dans son hôtel particulier pendant l’hiver. D’autant qu’est mort, jeune encore, son ami Philippe d’Orléans. Dès lors, il gère ses propriétés, rédige d’intéressants écrits d’ordre historique (Notes sur tous les duchés-pairies, Légères notions sur les chevaliers du Saint-Esprit) et puis il s’attelle comme tant de vieux bonshommes, en 1739, à la rédaction de ses Mémoires, qui offriront l’inoubliable tableau de la Cour versaillaise de Louis XIV. Rédaction interrompue pendant quelques mois (1743) par la catastrophe affective qu’est le décès de son épouse très aimée. Puis il se remet à la tâche : le point final est mis au grand œuvre en 1749. Une décennie de travail qui effectivement va placer au pinacle dans le long terme, les Mémoires, et non pas la mémoire, cette inépuisable tarte à la crème de notre époque. Incidemment, le « petit duc » a prévu dans son livre une espèce de Révolution française à venir, anti-monarchique qui effectivement se produira en 1789-1793. Il n’est pas le seul à être pourvu de ce don de prophétie, mais une telle lucidité lui fait honneur. Futurologie, quand tu nous tiens… Saint-Simon meurt en 1755. Sa tombe (conjugale) sera absurdement violée par les Révolutionnaires de sa région, encore eux. Son œuvre n’émerge aux Lumières de la publication que sous Louis XVI et surtout après 1815. Les meilleures éditions resteront celles de Boislisle (1879-1933) et, à un moindre degré, un peu sautillante, quoique excellente quant à l’établissement du texte, l’édition « nouvelle Pléiade » d’Yves Coirault.

Quelles sont les grandes lignes de la pensée, consciente… ou implicite de Saint-Simon (nous laissons de côté les problèmes du style dont nul, même pas le savant professeur Coirault, n’est parvenu à expliquer l’incroyable et superbe talent).

1) Pensée de la hiérarchie d’abord : en ce domaine, par-delà les problèmes de fauteuils et de tabourets (qui s’assoira, qui restera debout, avec ou sans chapeau sur la tête, devant le Roi de France ou devant tel Prince du sang ?), en ce domaine donc, c’est une vieille tradition médiévale, voire antiquisante, datée de Denys l’Aréopagite qui se fait jour dans la pensée saint-simonienne, en effet formidablement hiérarchisante.

2) En second lieu vient la référence au Sacré : le Roi touchant les écrouelles est lui-même revêtu de sacralité pour cette simple raison et pour tant d’autres motifs. Versailles est un temple, mêlant les deux grandeurs, royale et divine, incoerciblement.

3) Le culte (évangélique) de la pureté, notamment pureté du sang : Saint-Simon rompt sans cesse des lances contre l’Impur, en particulier dès qu’il est question de bâtards, spécialement royaux : il ne peut pas les voir en peinture.

4) Structuration de la Cour de Louis XIV par le jeu des cabales (elles-mêmes embryonnaires de nos factions et même partis politiques actuels), mais axées sur les différents étages de la famille royale (Louis XIV, son fils et son petit-fils), le premier étage, supérieur, royal, représentant un certain conservatisme, du reste créateur ; le troisième, inférieur, delphinal, étant « progressiste » dans les conditions fort limitées de l’époque.

5) 6) et 7) Pour sortir quelque peu du cadre étouffant de la hiérarchie, tant sacrale que pure, Saint-Simon propose diverses échappatoires ; et d’abord l’hypergamie féminine ; opérateurs de pouvoir, les femmes effectivement se marient maintes fois plus haut que leur statut social d’origine dès lors qu’elles sont belles et riches, remontant ainsi comme des truites ou des saumons les degrés ascendants de la cascade des mépris. On peut également s’évader du système en y renonçant, grâce à un renoncement tautologique en effet, de type janséniste ou même trappistique.Le Carnaval enfin, jeu d’inversion des rôles, permet d’une autre manière, pendant quelques heures ou quelques jours, cul par-dessus tête, la tête en bas et les pieds en haut, quitte à ce que les choses reprennent rapidement leur place au niveau normal et hiérarchique qui est le leur. Il faudrait aussi évoquer les prises de position de Saint-Simon par rapport à la Régence (1715-1723) dont il a compris certains aspects : notamment la tolérance religieuse accrue ; la représentation des élites renforcée ; la croissance économique encouragée grâce au système de Law ; cependant il a récusé, sottement cette fois, l’ouverture régencielle aux puissances protestantes, maritimes, libérales et capitalistes (Angleterre et Pays-Bas), celles-ci devenues pourtant, grâce à Dubois, alliées momentanées de la France… contre le gré de l’auteur des Mémoires.

 

Emmanuel Le Roy Ladurie
membre de l’Institut
professeur honoraire au Collège de France