Jean-Baptiste Isabey, le portraitiste de l'Europe

Nancy, 11 avril 1767 - Paris, 18 avril 1855

Le peintre Isabey et sa fille Alexandrine
huile sur toile de François Pascal Simon Gérard
Paris, musée du Louvre
RMN / Daniel Arnaudet / Gérard Blot

Alors que les négociateurs du congrès de Vienne défilaient dans l’atelier d’Isabey, qui aurait pu se douter que la vie de l’artiste avait commencé dans une épicerie de Nancy ? Talleyrand l’avait chargé d’exécuter une « Conversation Piece » des ministres remodelant l’Europe après Napoléon. Surchargé de commandes, le portraitiste se déplaçait seulement pour les impératrices ; les autres souverains venaient gratter à sa porte, selon l’usage du temps.

La situation d’Isabey était paradoxale : il avait associé sa réputation naissante à celle de Bonaparte. Compagnon de jeux des Beauharnais à Malmaison, il était devenu une sorte de maître de cérémonies aux Tuileries. Il avait notamment participé à la mise en scène du sacre : en témoigne un fort beau recueil d’estampes qui complète l’image passée à la postérité grâce à Jacques-Louis David.

Aux yeux de l’Europe, Isabey représentait l’excellence de l’école française de miniaturistes. Il avait assis sa renommée sur d’admirables ivoires peints à la gouache, généralement entourés de cadres précieux ou sertis dans des boîtes d’or. Il s’était adapté au Blocus continental, qui le privait d’ivoire, en adaptant son talent à de grandes feuilles de parchemin, propices au traitement de l’aquarelle et aux beaux effets de ciel. Émergeant de nuages dignes de Raphaël, les modèles d’Isabey devaient une éternelle jeunesse aux gazes tourbillonnant autour de leur visage.

La renommée, souvent mesquine, reprocha à Isabey de s’être complaisamment accommodé de tous les régimes politiques de la France, entre 1789 et 1855, date de sa mort. À ceux qui lui en faisaient grief, Isabey répondait qu’ayant beaucoup fréquenté les Tuileries, il n’y avait certes pas vu les mêmes personnes, mais toujours les mêmes familles… !

La clef de la personnalité d’Isabey réside dans une faculté d’adaptation peu commune, fondée sur la multiplicité des dons nécessaires aux artistes de cour. Isabey était né un an après le rattachement de la Lorraine à la France. L’exceptionnelle floraison artistique du duché avait laissé des traces, ou plutôt des habitudes. On allait en Italie pour approcher le « grand goût ». Parfois, on passait le Rhin à l’appel de quelque prince possessionné, mais l’on revenait très vite à Lunéville où Léopold, puis Stanislas faisaient vivre des ateliers entiers. Isabey transposa ces pratiques à Paris.

L’artiste de cour devait s’adapter à l’humeur du prince et répondre à tous ses besoins, comme celui des petits portraits. La mode s’en était généralisée après 1750 et, dès l’époque de Stanislas, les Lorrains avaient excellé dans la miniature. La carrière d’Isabey s’inscrit dans une école qui compta aussi Dumont, Augustin, Laurent, parmi quelques dizaines de miniaturistes talentueux. En 2005, c’est Malmaison qui retracera l’itinéraire artistique d’Isabey, avant le musée des beaux-arts de Nancy, une double occasion d’évoquer le peintre, le lithographe et le décorateur.

 

François Pupil
professeur d’histoire de l’art
à l’université de Nancy II