Page d'histoire : Laurent de La Hyre Paris, 27 février 1606 - Paris, 28 décembre 1656

Allégorie de la régence d'Anne d'Autriche
huile sur toile, 1648
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon
© RMN / Daniel Arnaudet

Dans l’art français du temps de Louis XIII et de la régence d’Anne d’Autriche, Laurent de La Hyre fait figure isolée : car c’est le seul peintre d’histoire parisien important qui, avant Eustache Le Sueur, ne soit pas allé étudier en Italie (ou venu déjà formé dans le Nord, comme un Philippe de Champaigne). Mais cette originalité allait lui coûter cher auprès de la postérité. Sa vie avait été une suite de succès, au point qu’il avait paru rivaliser avec Simon Vouet lui-même. Mais après sa mort, les réticences commencèrent. Elles ne cessèrent pas jusqu’à nos jours. « Formules apprises », « art d’école », écrit encore en 1946 Bernard Dorival. Il fallut attendre l’acquisition par le Metropolitan Museum de New York (1950) de l’Allégorie de la Musique pour voir les jugements, lentement, se retourner.

En fait, la carrière de La Hyre offre l’image d’un très grand artiste malheureusement disparu à la cinquantaine. On peut dire qu’il était né peintre comme on dit que Mozart était né musicien. Son père, Étienne de La Hyre, parisien, cultivé, s’était, nous dit-on, tourné vers la peinture dès sa jeunesse, et il avait eu l’occasion de passer en Pologne, où il avait fait « plusieurs ouvrages considérables » (mais on n’en connaît plus la moindre trace). Revenu à Paris, il acquit une charge de juré vendeur de vins sur le port : situation confortable, et qui lui permettait de continuer à peindre pour son plaisir. Après son mariage, en 1604, il entoura de soins son fils aîné, Laurent, né en 1606, et lui communiqua son goût, qui du reste gagna tous les enfants, filles comprises (sauf le cadet, lui aussi nommé Étienne).

Très tôt, l’enfant est initié à l’art du dessin et de la gravure. On conserve les débris de plusieurs suites exécutées sur papier gris rehaussé de blanc d’une main déjà fort habile et qui semblent remonter vers 1623. Il subsiste aussi des essais de gravure, d’abord assez gauches, mais bientôt de qualité et dûment signés : les quatre pièces de la « Petite suite mythologique » ne doivent pas dépasser 1626 et sont déjà des chefs-d’œuvre par l’alliance délicate entre les nus et la nature comme par la subtilité de la pointe. Parallèlement, le jeune La Hyre s’exerce à la peinture. Quelques tableaux retrouvés montrent qu’il est d’abord attiré par l’« école de Fontainebleau » : c’est le cas pour le bel Hercule et Omphale du musée de Heidelberg, acquis en 1958 sous une attribution au Primatice… Puis, sans qu’il ait quitté Paris, son intérêt se porte sur la « manière brune » : c’est le cas pour le grand Martyre de saint Barthélémy probablement exposé à la Fête-Dieu de 1627 (de nos jours à la cathédrale Saint-Vincent de Mâcon) et surtout Le pape Nicolas V visitant le caveau de saint François d’Assise du Louvre, signé et daté de 1630, tableau qui longtemps fut seul à soutenir le nom de La Hyre dans les galeries du musée : c’était pourtant l’œuvre d’un peintre de vingt-quatre ans.

À partir de cette date, peut-être influencé par Jacques Blanchard qui se réinstalle à Paris, La Hyre va participer à ce qu’on a nommé le « romantisme du temps de Louis XIII » par un art réaliste, mais très clair et coloré. C’est celui qui éclate dans le Cyrus et Panthée du musée de Montluçon (vers 1631-1634), mais qui anime aussi les deux grands Mays de Notre-Dame, le Saint Pierre guérissant les malades (1635, Louvre) et la Conversion de saint Paul (1637, Notre-Dame). Jamais le pinceau de La Hyre n’a été plus puissant et plus libre (la Nativité, 1635, pour les Capucins du Marais, aujourd’hui au musée des beaux-arts de Rouen ; l’Assomption, 1635, pour les Capucins de la rue Saint-Honoré, aujourd’hui au Louvre).

Dans les années qui suivent (1639-1645) cet art va peu à peu se décanter, devenir à la fois plus ambitieux et plus raffiné : ainsi pour la grande toile des Habitants de Sodome peinte pour le chancelier Séguier (musée du Louvre). À la peinture et à la gravure La Hyre joint les cartons de tapisserie : la petite suite dite des Amours des dieux, puis la grande tenture de la Vie de saint Étienne qui ne devait jamais être entièrement réalisée, mais pour laquelle La Hyre exécuta l’ensemble des dessins et mit au point le langage le plus « classique » de tout le siècle, Le Sueur compris.

En dépit d’une maladie grave – sans doute vers la fin de 1645 – qu’il parvient à surmonter, mais qui reprendra le dessus à la fin de 1655, La Hyre, héroïquement, continue à peindre. C’est même alors qu’il atteint au sommet de son art. L’Allégorie à la gloire de la Régence (1648, Louvre, en dépôt à Versailles) pousse au plus haut les contrastes de couleurs et l’harmonie des formes. La suite (dispersée) des Allégories des arts libéraux (1649-1650) compte parmi les décors profanes les plus inspirés du siècle. En même temps, il évoque la nature avec une subtilité qui le place en ce domaine du paysage tout près de Claude (Paysage au joueur de flûte, Lille, musée des beaux-arts), et sa science de la composition et de l’expression, sans s’inspirer nullement de la Manne de Poussin, peut elle aussi se comparer à celle de ce dernier (la Mort des enfants de Bethel, Arras, musée des beaux-arts, 1653). En dépit d’une obésité croissante, il parvient encore à brosser de très grandes toiles (la Descente de croix, Rouen, musée des beaux-arts, 1655, 4,80 m de hauteur). L’œuvre s’achève sur deux tableaux d’un dépouillement et d’une force d’expression tout exceptionnels, peints pour la Grande-Chartreuse de Grenoble en 1656 : l’Apparition du Christ aux pélerins d’Emmaüs et l’Apparition du Christ à la Madeleine (aujourd’hui au musée des beaux-arts de Grenoble).

Il faut ici relever un trait peu commun. La réhabilitation de Laurent de La Hyre à partir de 1950 ne fut pas seulement un fait d’érudition. La grande exposition de Grenoble souhaitée et organisée en 1989 par Serge Lemoine (et présentée aussi à Bordeaux et à Rennes) montra que le goût du public avait profondément évolué. Ce que prouva le nombre de chefs-d’œuvre acquis en peu d’années par les musées français : les Deux chiens dans un paysage de 1632 par Arras (1964), les deux grands cuivres d’Abraham et Melchisedec et d’Élie au désert par Rennes (1973), le Paysage au joueur de flûte par Lille (1973), le Thésée retrouvant les armes de son père de 1634 et l’Apparition de la Vierge dans le ciel de 1630 par Caen (1976 et 1992), le Sacrifice d’Abraham de 1650 par Reims (1979), la Madeleine méditant sur le Christ mort par Saint-Denis (1982), la Mort d’Adonis acquise à Stockholm par le Louvre sous une attribution à De Subleo (1994) et tout dernièrement (2004) les Habitants de Sodome, autre enrichissement capital du Louvre.

 

Jacques Thuillier
professeur au Collège de France
membre du Haut comité des célébrations nationales

Source: Commemorations Collection 2006