Léopold Sédar Senghor

Joal (Sénégal), 9 janvier 1906 - Verson, 20 décembre 2001

Léopold Sédar Senghor est né à Joal, petit port de mer situé au sud de Dakar. Il est mort en 2001 dans sa propriété du Calvados. Produit de deux cultures différentes, il a mené simultanément deux carrières : celle de fonctionnaire et d’homme public, celle d’écrivain et de poète.

L. S. Senghor a passé sa petite enfance à Joal, dans sa famille. Son père appartenait à la bourgeoisie sérère et possédait une certaine aisance financière. L’œuvre poétique de L.S. Senghor est imprégnée de ses premiers souvenirs : près de sa mère, qui a beaucoup compté pour lui, et de ses nombreux frères et sœurs. Il est d’abord éduqué par des missionnaires catholiques puis poursuit ses études à Dakar jusqu’à son baccalauréat. Il obtient alors une bourse pour la Sorbonne, où il se pénètre de la culture littéraire française. Il est reçu à l’agrégation de grammaire et devient le premier Africain titulaire de ce diplôme. Il rencontre Georges Pompidou dont il restera « l’ami plus que frère ». Il enseigne dans des lycées français jusqu’à la guerre, qu’il effectue dans l’infanterie coloniale. Il est fait prisonnier. À son retour, il commence très vite une carrière politique.

Il est élu en 1945 à l’Assemblée constituante, puis en 1946 à l’Assemblée nationale. En 1955, il est nommé secrétaire d’État à la présidence du Conseil, chargé des problèmes de la jeunesse. Il dirige l’Union progressiste sénégalaise. Il est, en 1959, l’un des fondateurs de la Fédération du Mali et devient en 1960 le premier président de la République du Sénégal. Il quittera volontairement son poste vingt ans plus tard, le 31 décembre 1980. Son option politique est le socialisme, un socialisme humaniste, plus affectif que doctrinaire, plus proche de celui de Jaurès que de celui de Karl Marx.

Je l’ai rencontré à diverses reprises lorsqu’il exerçait ses fonctions présidentielles. J’ai le souvenir d’un chef d’État extrêmement réfléchi et responsable. Son attention se portait sur le long terme et c’est pourquoi il se préoccupait particulièrement des problèmes d’éducation qui lui paraissaient la condition du développement économique du Sénégal et de sa véritable émancipation. Rétrospectivement, il faut bien constater que ses choix étaient les bons : le Sénégal offre aujourd’hui à l’Afrique noire un modèle de mesure, de stabilité et de raison.

Parallèlement à cette carrière politique bien remplie, Léopold Sédar Senghor a construit une œuvre poétique originale. Tout commence par la rencontre de trois écrivains noirs : le Guyanais Léon Gontran Damas, le Martiniquais Aimé Césaire et lui. Ils fondent une revue contestataire « L’étudiant noir ». Ensemble ils lancent l’idée qui va profondément modifier le concept de la culture africaine : l’affirmation et la défense de la négritude. Les noirs d’Afrique, ou originaires de l’Afrique, possèdent une identité commune, fondée sur une culture, des valeurs et des comportements qui leur sont propres et méritent le respect.

C’est cette notion de négritude qui inspire, dès l’immédiat après-guerre, les premières œuvres poétiques de L. S. Senghor : Chants d’ombre (1945), Hosties noires (1948), Anthologie de la nouvelle poésie noire et malgache de langue française (1948), préfacée par Jean-Paul Sartre. D’abord conçue comme contestataire, la négritude apparaît progressivement, au fil de l’œuvre poétique de L. S. Senghor, comme un socle de culture préparant la réalisation d’un monde pacifique et sans race. La reconnaissance de la culture noire est conçue comme une forme et un instrument de libération. C’est ce qui apparaît vraiment dans ses dernières œuvres et notamment dans Éthiopiques (du grec aithiope : ce qui est noir…), publié en 1956.

La poésie de L. S. Senghor est originale. Elle est presque uniquement d’inspiration africaine. Elle ramène inlassablement à l’Afrique, à ses paysages, à sa flore, à sa faune, à ses espaces, à ses parfums, à ses couleurs, à ses rythmes. L. S. Senghor est conscient de faire œuvre nouvelle. Certes, dans son « Dialogue » sur la poésie française, il reconnaît ses maîtres : Hugo, Baudelaire, etc… Mais la substance, la tonalité de ses poèmes sont modernes, disons rimbaldiennes. Pour L. S. Senghor, la poésie n’est pas séparable de la musique qui doit l’accompagner. Elle est faite pour être dite et pour créer l’émotion. Car « l’émotion est nègre »… Cette œuvre si sincère et si particulière a déterminé l’Académie française à élire en son sein L. S. Senghor.

Étrangement, jamais L. S. Senghor n’écrira de poème dans l’une des langues africaines qu’il connaît si bien : sa langue maternelle, le sérère, ou le wolof, la langue la plus pratiquée au Sénégal. Il écrira toujours en français. De là une question souvent posée : qui était réellement L. S. Senghor ? « Un Français peint en noir » comme le disait un autre ami de la France, son partenaire le président Houphouët Boigny ? Ou bien un pur Africain ? Un poète noir ou un poète blanc ? En rédigeant pour le quai Conti l’éloge de L. S. Senghor, je me suis, moi aussi, longuement posé la question. Et je pense avoir trouvé la bonne réponse : la question n’est pas pertinente. Les hommes sont très souvent prisonniers des catégories qu’ils ont eux-mêmes inventées. C’est vrai, même des sciences dites exactes : la physique quantique ne respecte pas nos catégories, souvent évidentes pour nos sens, d’ondes et de particules. De même, L. S. Senghor n’est une énigme que parce qu’il échappe à nos distinctions : blanc, noir, africain, européen… Il est – probablement le premier – la synthèse de l’âme noire et de la culture blanche et ce n’est pas le comprendre, ne pas voir ce qu’il est réellement, que de tenter de le réduire à l’une ou à l’autre de nos catégories traditionnelles. Il est blanc-noir, à moins qu’il soit noir-blanc. L’un et l’autre à la fois. Il préfigure le temps où cette distinction, avec toutes ses connotations, aura perdu la signification que nous lui donnons aujourd’hui.

 

Valéry Giscard d’Estaing
de l’Académie française