Jacques Tatischeff, dit Jacques Tati

Le Pecq, 9 octobre 1907 – Paris, 4 novembre 1982

Jacques Tati est devenu, au terme d’une carrière longue et semée d’embûches, l’icône du cinéma comique de qualité. Abordant le 7e art après avoir été mime, il place l’observation au coeur de sa création. Pour lui, fondamentalement, les choses accèdent au comique par le regard que l’on porte sur elles. Playtime (1967), de ce point de vue, est son chef-d’oeuvre.

Dans le droit fil de cette refondation de l’art comique, Tati est également conduit à effacer progressivement le personnage central. Encore très présent dans Jour de fête (1947), il cessera peu à peu d’être l’agent essentiel de l’action drolatique pour en devenir le déclencheur, voire le simple témoin. On a pu dire à propos des Vacances de M. Hulot (1953) que la silhouette élancée et souple à laquelle Tati donne sa haute taille et sa courtoise aménité était « une velléité d’être ». Là encore, Playtime porte le système à son point de perfection : Hulot, véritable Monsieur Tout-le-Monde, s’y démultiplie, s’y dilue, effacé par sa banalisation même. Mais le film, en avance sur son temps, précipitera son auteur dans des difficultés financières telles que son autonomie de création en sera à jamais compromise.

Un autre aspect important de l’oeuvre concerne l’image de la France. Jacques Tatischeff, petit-fils d’immigré russe, a su en effet capter et exprimer un art de vivre. La France qu’il montre relève d’une sorte de nostalgie : dans Jour de fête, le monde rural « disparaissant » se pare des vertus de l’absence ; dans Les Vacances, le bord de mer, à demi vide, exhale un bonheur tout à la fois atteint et perdu ; dans Mon Oncle (1958), ce qui au coeur des villes était encore village meurt doucement ; tandis que Playtime, dans le filigrane de ses murs miroirs, réduit Paris à l’état de cartes postales. Avec Trafic (1971), on quitte cette fois la France, éventrée par la grande autoroute du Nord, pour imaginer l’Europe et le sabir de ses langues embrassées. Enfin, dans sa dernière oeuvre distribuée, Parade (1974), le cinéaste ferme la boucle en revenant à la piste du cirque, à l’intimité quasi maternelle du cercle.

Exemplaire par sa cohérence et sa pureté de ligne, l’oeuvre de Jacques Tati dresse, dans le champ souvent confus du cinéma comique, une stèle hiératique et intimidante. Inventeur d’une forme nouvelle appelée à un large rayonnement, le plus grand cinéaste comique français, miné par la maladie, accablé par la perte de son indépendance, mourut certain d’avoir raison, fier et désespéré de se croire seul.

 

Francis Ramirez et Christian Rolot
maître de conférences à l’université de la Sorbonne nouvelle-Paris III
et professeur à l’université Montpellier III