Sacha Guitry

Saint-Pétersbourg, 21 février 1885 - Paris, 24 juillet 1957

« Je suis né le 21 février 1885 à Saint-Pétersbourg. Lorsque je suis venu au monde, j’étais extrêmement rouge. Mes parents me regardèrent avec effroi puis ils se regardèrent avec tristesse, et mon père dit àmamère : « C’est un monstre, mais ça ne fait rien, nous l’aimerons bien tout de même ». Ainsi commence le livre de souvenirs de Sacha Guitry intitulé Si j’ai bonne mémoire. Il n’est pas sûr que l’anecdote soit vraie mais on peut la reconnaître comme étant de l’excellent Sacha.

De ses études poursuivies dans divers établissements parisiens, il gardera surtout le souvenir de renvois renouvelés avec une ponctualité remarquable. À dix-sept ans, il est encore en sixième. Pour couper court, il annonce à Lucien Guitry, son père, qu’il consacrera sa vie au théâtre et, sur-le-champ, écrit un petit acte, le Page, joué aux Mathurins. Pour gagner sa vie, il joue des rôles secondaires auprès de Lucien Guitry. Les photos de ce temps-là le montrent ébouriffé, impertinent, yeux écarquillés, rire aux lèvres, visiblement empressé à bousculer les tabous pour conquérir la vie. Il avoue : « Et, pour ma part, lorsque j’y pense, je suis ravi d’avoir fait la noce à dix-huit ans ». Sa première véritable pièce, Nono, il la donne à vingt ans. On la porte aux nues. Jules Renard écrit : « Trois actes qui sont une révélation. De la jeunesse, de l’esprit et jamais bête. Nous étions tous ravis et frappés. Sacha aura d’étonnants succès ».

Secouant sa nonchalance naturelle, Charlotte Lysès, sa première épouse, comédienne elle-même, le fait travailler. Ses pièces : le Veilleur de nuit, Jean III, la Pèlerine écossaise, la Prise de Berg-op-Zoom sont marquées par une insolente liberté de ton et un art peu contestable du dialogue. La défaillance d’un de ses comédiens l’oblige à le remplacer au pied levé. Il raconte : « J’eus, ce soir-là, la sensation très nette qu’à l’avenir j’allais pouvoir très bien jouer mes pièces. Je ne dis pas « les jouer très bien », je dis : « très bien les jouer ». Pour le plus grand plaisir du public, cela durera toute sa vie.

Réformé en 1914 pour rhumatismes articulaires aigus, les pièces qu’il donne désormais sont marquées par une évolution qu’apprécie au plus haut point Paul Léautaud, si difficile à satisfaire : « M. Sacha Guitry a tous les dons. M. Sacha Guitry est le premier auteur dramatique d’aujourd’hui. » De cette époque datent la Jalousie, Faisons un rêve, Jean de la Fontaine. Le grand talent d’Yvonne Printemps – elle entre alors dans sa vie – le conduit à mieux équilibrer les rôles féminins et masculins. Ainsi naissent Deburau, Mon père avait raison, Désiré, Je t’aime.

À la mort de son père, Sacha s’installe dans l’hôtel particulier que Lucien a fait construire, face au Champ-de-Mars, grâce aux cachets rapportés d’une tournée en Amérique du Sud. Dans ce cadre, il travaillera plus que jamais et accueillera, bien plus familièrement que le voudra sa légende, ses amis de jeunesse et de théâtre, des écrivains nombreux, des peintres, des journalistes toujours avides d’informations mais tenus à distance, des comédiens sollicitant des rôles ; quand il prépare un film, son équipe, des producteurs, des directeurs, des éditeurs convoitant tous sa collaboration.

C’est là, au printemps de 1944 – j’avais dix-huit ans –, qu’il m’a reçu pour la première fois, vêtu d’une robe de chambre verte, grand, plus imposant encore que je l’imaginais, les yeux plus gris que bleus et la voix – célèbre – d’un baryton qui eût pris des temps entre chaque phrase. Il m’a tendu une main que l’un de ses amis définissait comme celle d’un prélat qui eût été haltérophile.  S’amusant de mes ébahissements, empressé à les augmenter, il m’a montré ses prodigieuses collections : chefs-d’oeuvre de la peinture et objets ayant appartenu à des personnages illustres. Nous nous sommes arrêtés devant la cheminée où trônaient, au centre, une effigie de Jean-Jacques Rousseau en terre cuite, à sa gauche une photographie dédicacée du comte de Paris, à sa droite une photographie dédicacée du prince Napoléon. Il s’est fait très sérieux : « Rousseau, c’est la liberté et je n’aime rien tant que la liberté. » Montrant ensuite les photos d’un geste large, il a lancé : « Voilà mes idées politiques. » Dans un souffle, j’ai osé : « Comment les conciliez-vous ? » Réponse digne de lui : « Cela ne me regarde pas. Qu’ils s’arrangent entre eux. » La demeure du Champ-de-Mars a accueilli Yvonne Printemps, Jacqueline Delubac, Geneviève Guitry et Lana Marconi, ses épouses.

Tant que le cinéma est demeuré muet, Sacha l’a tenu pour négligeable. L’idée ne lui vient pas moins, en 1914, de placer une caméra devant les personnages de son temps qu’il juge de son devoir de proposer – en mouvement – à la postérité. Grâce à Ceux de chez nous, nous pouvons voir aujourd’hui peindre Renoir et Rodin sculpter. À peine le cinéma est-il devenu parlant que Sacha, prince du verbe, s’y trouve tout à coup à son aise. Outre les nombreuses pièces de lui qu’il adaptera pour l’écran, il signera, entre 1935 et 1957, dix-sept films « écrits, réalisés et interprétés par moi-même » comme le précise l’un de ses génériques. Parmi ceux-ci : le Roman d’un Tricheur, les Perles de la Couronne, Remontons les Champs-Élysées, Ils étaient neuf célibataires, Le Diable boiteux, Si Versailles m’était conté, La Poison. Il ne cesse de surprendre, exercice dont il raffole : il apparaît en costume moderne au milieu d’une scène historique ou mieux place le générique au milieu de son récit.

Voulant ignorer leur succès auprès du public, la critique ne montre que dédain pour ces oeuvres qualifiées de « théâtre filmé » et de ce fait exécutées sans appel. Se réclamant de la dignité d’« auteurs complets » et en appelant à une totale liberté de création, les jeunes cinéastes de la « nouvelle vague » s’apercevront que, depuis des lustres, Guitry leur montre le chemin. François Truffaut se fera leur porte-voix : « Un grand cinéaste ! Du cinéma pur ! ». Claude Gauteur, historien du cinéma, le voit avec plaisir passer des « gémonies au pinacle ». Cette justice ne lui a malheureusement été rendue qu’après sa mort.

Il ne néglige nullement le théâtre. La preuve : Le Nouveau Testament, Quadrille, Vive l’Empereur, N’écoutez pas mesdames. Il est devenu une sorte de roi républicain de Paris, requis en haut lieu lors de toute manifestation qui compte. Quand le roi d’Angleterre rend à la France une visite d’État, seul Sacha est jugé digne de jouer devant lui.

En 1944, on lui reprochera d’avoir fait représenter des pièces et réalisé des films pendant l’Occupation. Il répondra que la plupart des auteurs dramatiques ont agi de même cependant que nombre de réalisateurs français acceptaient les offres de la Continental, maison de production allemande pour laquelle il s’est lui-même interdit de travailler. Arrêté par des jeunes gens sans mandat, il est emprisonné pendant six semaines. Impuissants à découvrir quelque indice d’une conduite condamnable, deux juges d’instruction délivrent successivement un non-lieu. Fidèle à lui-même, il soliloque : « Puisque j’ai bénéficié de deux non-lieux, c’est probablement qu’il n’y avait pas lieu. » Il reprend sa triple activité d’auteur dramatique, de cinéaste et de comédien. Seules l’arrêteront la maladie et la mort. Le jour de celle-ci, sur toute la largeur de l’écran de la télévision, François Chalais inscrit : SACHA LE GRAND.

 

Alain Decaux
de l’Académie française
ancien président de la Société des
auteurs et compositeurs dramatiques