Georges Louis Leclerc, comte de Buffon

Montbard, 7 septembre 1707 - 16 avril 1788

Portrait de Buffon par François-Hubert Drouais
huile sur toile, 1761
Montbard, musée Buffon
© RMN/Michèle Bellot

Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon, partagea toute sa vie entre Paris et sa Bourgogne natale. Mais que ce soit au Jardin du roi ou sur sa terre de Buffon près de Montbard, Buffon menait la même existence : une vie de notable et d’entrepreneur, menant à bien l’agrandissement foncier de l’institution parisienne ou assurant la prospérité de ses forges. Industrieux et ne négligeant jamais de s’enrichir, Buffon est souvent accusé d’être le tenant d’une science utilitaire : il ne se serait intéressé aux minéraux que pour favoriser ses entreprises métallurgiques. De même, son style est souvent critiqué pour son ampleur, voire sa boursouflure : en toutes choses, Buffon n’aurait eu pour souci que de plaire et d’assurer sa gloire.

 

D’Alembert et Condorcet n’ont cessé de moquer la pompe du grand Buffon qui mettait ses manchettes pour écrire. On connaît également les soupirs de Cuvier à la mort de Buffon en 1788 : « Les naturalistes ont perdu leur chef », comme si Buffon était un chef de bande, archaïque et dont il fallait se défaire. Sa mort marquerait ainsi la fin d’un style de physique désuet, qui entendait donner le tableau complet de la nature et qui décrivait en de vives peintures le portrait des espèces au naturel. Il fallait donc que Buffon meure, et avec lui l’ancienne histoire naturelle, pour que naissent les sciences naturelles véritablement positives et réservées à une élite savante ; avec lui, il n’y aurait jamais qu’un savoir de salon, dont on connaît quelques formules : le chat, « domestique infidèle » ; le cheval, « la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite » ; l’écureuil, « joli petit animal » mais aussi la taupe, aux « testicules énormes, [au] membre génital excessivement long ; tout cela secrètement caché à l’intérieur, et par conséquent plus actif et plus chaud ».

 

À cette manière de concevoir la science de la nature, on a constamment opposé la figure de son contemporain, le Suédois Carl Linnaeus, également né en 1707 et son grand rival dans le domaine des sciences naturelles. Linné forme l’idéal d’une science technique : ses livres sans image exposent un langage analytique ; ils ordonnent les espèces et les genres selon des définitions standardisées et hiérarchisées ; ils donnent aux débutants des « méthodes », des guides assurés pour les aider à se repérer dans la littérature botanique et zoologique. Ainsi, Linné aurait fait les premiers pas vers une authentique science de la nature, quand Buffon n’aurait écrit que pour les notables, les jeunes filles et les laquais. Finalement, on aurait bien compris son oeuvre quand on l’aurait réduite à la forme d’ouvrages faciles, comme le « Buffon pour les dames » ou le « Buffon des enfants ».

 

Mais on peut à l’inverse considérer que, bien loin de s’en tenir à cette science « vulgaire », à destination d’un public mondain, Buffon avait l’ambition d’une science générale de la nature, ce qu’il appelait, selon les termes de son temps, une philosophie. Buffon est l’homme d’une seule oeuvre, les trente-six volumes de son Histoire naturelle qui paraissent de 1749 à 1789. Dans ce texte, il réorganise toutes les composantes du savoir, commençant par l’analyse de nos manières de connaître. La comparaison des idées comme « méthode de bien conduire son esprit dans les sciences » lui permettra de résoudre les grandes questions posées à l’histoire naturelle : pourquoi la terre a-t-elle sa forme actuelle (en particulier, comment se sont formées les montagnes) ; comment la terre a-t-elle été formée, de même que les autres planètes du système solaire ; comment les espèces se perpétuent-elles et comment les parents transmettenti ls leur forme à une éventuelle progéniture ? Sur ces questions, il accuse ses prédécesseurs de n’avoir pas rassemblé assez de faits ou au contraire de s’être bornés à accumuler des minuties. La science véritable doit dépasser les observations singulières et éparpillées : « rassemblons des faits pour nous donner des idées ».

 

Ses modèles, Buffon les trouve non chez les Modernes mais chez les Anciens : Aristote et Pline, l’un et l’autre loués pour leur « esprit philosophique », leur souci d’une science du général, leur oeuvre qui indique aux naturalistes le plan à suivre. Buffon définit ainsi un système général de la nature, auquel il restera attaché jusqu’à la fin de ses jours. Dans la lignée de Newton, il recherche de nouvelles forces. Dans la lignée de Locke, il déclare inconnaissable la cause ultime des phénomènes et recherche des « effets généraux ». Ce faisant, il opère quelques grandes révolutions conceptuelles, auxquelles nous sommes toujours redevables.

 

D’abord il modifie profondément la conception de l’espèce biologique, indiquant qu’il ne suffit pas de la définir comme une classe de ressemblances (un ensemble d’individus qui se ressemblent), mais qu’il faut inclure une dimension généalogique (la production d’une descendance féconde). Avec lui, l’espèce cesse d’être une essence immuable pour devenir une lignée.

 

Ensuite, Buffon est loué pour avoir introduit le temps dans la nature. Ses expériences sur le refroidissement des différents métaux le conduisent à supposer à la terre un âge bien supérieur aux six mille ans généralement évoqués par la chronologie sacrée.

 

Enfin, il formule de manière très claire l’hypothèse d’une transformation des espèces, même si c’est, in fine, pour la rejeter comme fausse.

 

Buffon propose l’idéal d’une science physique rationnelle, qui produirait des résultats assurés, obtenus au moyen de la bonne méthode. Il critique l’empire des sciences abstraites (mathématiques et classifications) et affirme qu’en physique, on ne devrait s’occuper que du « réel », des vérités constantes : il propose donc l’idéal d’une physique historique, reposant sur la collection de « monuments », témoignages et documents assurés. Par là, Buffon s’affirme « égal à la nature par l’ampleur de son esprit », selon le mot gravé sur le piédestal de sa statue.

 

Thierry Hoquet
maître de conférences au département de philosophie

Source : Recueil des commémorations 2007